Nationalisme arabe: succès et échecs (5)

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SIGNIFICATION DE LA CRISE DE SUEZ

 

Devant la joie que causait au peuple égyptien assemblée cette nouvelle de la nationalisation, Nasser éclata de rire, d’un fou rire que « La Voix des Arabes » retransmit au monde entier ébahi.

Ce rire de la dérision, ce grand hoquet de joie du Tiers-Monde fut entendu, grâce au transistor, de Karachi à Casablanca et Nairobi. Cette déculottée de l’Occident était la deuxième humiliation que l’Islam infligeait aux puissances arrogantes. En effet, lors de la nationalisation de l’Anglo-Iranian Company, utilisant toutes les procédures dilatoires, Mossadegh avait fait dire à l’envoyé de Washington qu’il était souffrant et ne pouvait pas le recevoir. Devant l’insistance du représentant des Etats-Unis, il le reçut dans sa chambre, en pyjama! En pays d’Islam, cette inconvenance fut ressentie comme un premier défi aux puissances coloniales et à leurs alliés américains.

Après le pyjama de Mossadegh, le rire de Nasser…

Les français se sentirent également agressés par la menace contre « l’oeuvre de Ferdinand de Lesseps ». Mais l’essentiel était ailleurs. Les dirigeants du Front républicain, Guy Mollet en tête, jugeaient, comme l’ancien et actuel gouverneur de l’Algérie Jacques Soustelle et Robert Lacoste, que les racines du problème algérien se trouvaient au Caire. Qu’on coupe les liens avec Nasser, mieux, qu’on l’élimine, et les insurgés, réduits à eux-mêmes, se trouveraient acculés à capituler.

Cette illusion aveuglante reposait sur cette idée que 120 années de présence française et 75 ans de République ne pouvaient pas sécréter un mouvement nationaliste ou islamique sui generis. Elle n’avait pour s’étayer que l’appui international du Caire au FLN, à Bandung notamment, une aide militaire, faible au demeurant, qui transitait par la Libye, et la dénonciation par Messali Hadj de cette tentation nassérienne de contrôler la délégation extérieure du FLN en Egypte. Sans doute n’était-ce pas rien; c’était en tout cas suffisant pour conduire le gouvernement français à conclure une alliance militaire avec Israël que pouvaient menacer les forces égyptiennes équipées désormais par les soviétiques. Les anglais étaient associés d’office à cette alliance, mais ils regimbaient à l’idée de s’aliéner le monde arabe en frappant l’Egypte lors d’une opération militaire conduite par Israël. « Nous interviendrons à Suez pour séparer les combattants », disaient les français. « Pour mieux pouvoir jouer ce rôle d’arbitre, ne devrions-nous pas bombarder aussi Israël? » demande Selwyn Lloyd. « Trop, c’est trop », répondit Ben Gourion qui se contenta de promettre qu’il ne toucherait pas à la Jordanie – car c’était le souci numéro un des anglais, comme l’Algérie celui des français.

A la demande des français et des britanniques, Israël attaqua donc l’Egypte et s’arrêta au bord du canal de Suez le 29 octobre 1956. Le 30, Paris et Londres imposaient leur « médiation ». Le 2 novembre, à la demande des soviétiques et des américains, l’ONU exige l’arrêt des hostilités. Les troupes de l’opération Mousquetaire débarquées à Port-Saïd durent se retirer le 7 novembre devant l’ultimatum soviétique menaçant d’utiliser « toutes les forces destructrices » et la condamnation par l’ONU.

Nasser triomphait sans avoir combattu. En ajoutant: « Décidément, je ne comprends rien à la politique américaine ». De fait, Foster Dulles estimait que c’était l’occasion de se substituer aux anciennes puissances coloniales en s’arrogeant le privilège de défendre le Moyen-Orient de la pénétration soviétique. Cette politique prit le nom de « Doctrine Eisenhower ».

Si les Etats-Unis ont pu acquérir ces avantages, c’est parce qu’ils ont été de connivence, ne fût-ce qu’un moment, avec l’URSS pour assurer le partage avec eux des responsabilités au Moyen-Orient. Cette volonté réciproque des américains et des russes de décider à eux seuls du destin du monde, cette collusion bipolaire, si elle n’est pas vraiment le résultat de la crise de Suez, c’est elle qui lui a donné corps de façon spectaculaire.

Simultanément, effet réel de Suez, et essentiel, un « Tiers-Monde » est apparu et revendique ses droits à l’instar du Tiers-Etat, d’où son nom forgé par Alfred Sauvy. Il se veut autre chose et plus qu’une association de nations qui chercheraient un équilibre entre les grands en marquant leur autonomie par rapport à eux, comme le préconisaient les partisans du « neutralisme positif ». Car, à la conférence de Bandung, si la spécificité du Tiers-Monde s’est exprimée, elle jouait seulement de la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS pour exister, sans chercher à affirmer son identité, par exemple en définissant son propre mode de développement. Les participants de la conférence de Bandung disposaient encore de peu de moyens, hormis le chantage de passer d’un camp à l’autre, pour se faire entendre et recevoir de l’aide – ce que l’Est comme l’Ouest appelaient du « marchandage ».

Le premier fait nouveau, que la crise de Suez mit au jour, c’est que désormais les nations démunies, l’Egypte en tête, disposent enfin d’un atout, en l’occurrence le canal, qu’elles ont su arracher à l’Occident. Elles disposeront bientôt d’un second atout, dont Mossadegh n’avait pas réussi à soustraire le monopole aux grandes puissances: le pétrole. Le 28 juin 1956 était prise la décision de réunir la première conférence des Etats arabes le 3 décembre en vue d’unifier leur politique pétrolière face à l’Occident. Une ère nouvelle commençait.

Loin de dériver vers le communisme, comme une certaine vision déterministe de l’Histoire les y prédisposait, les pays d’Islam s’en détournaient autant sinon plus qu’ils ne se détournaient du modèle occidental. Ils affirmaient leur vocation nationale et islamique en montrant – l’Algérie par exemple – qu’une société peut sécréter à la fois une histoire qui lui appartienne en propre et une histoire qui s’identifie à celle d’une communauté, l’Islam. Ce monde avait reconnu en Nasser le pilote et le héros de cette régénérescence quand, jusqu’aux communistes égyptiens incarcérés, tout le monde arabe saluait son triomphe. Ce ralliement n’a eu d’équivalent qu’en Algérie où le PCA s’est autodissous en 1956 pour se fondre dans le FNL. Ces exemples restent exceptionnels dans l’histoire du communisme. Voici la lettre des communistes égyptiens à Nasser:

« Nous, communistes, accordons à votre politique un appui total et conscient. Nous appuyons votre attitude à la conférence historique de Bandung… Nous appuyons la lutte conséquente de votre gouvernement contre le Pacte turco-iranien, contre tous les pactes militaires et contre l’impérialisme agressif. Nous appuyons votre action pour l’unité des pays arabes en lutte contre l’impérialisme, pour la sauvegarde de leur territoire et pour la défense de notre soeur la Jordanie. Nous appuyons la déclaration Saoud-Kouatly, Nasser qui renforce l’unité arabe sur la base de l’indépendance… En vérité notre pays est fier, aujourd’hui, de cette politique nationale ».

A l’inverse, les Frères musulmans demeuraient hostiles. Cette insertion des soviétiques et des américains dans les affaires de l’Egypte constituait pour eux une ingérence inadmissible. Surtout, le régime nassérien se faisait plus tyrannique à l’égard de ceux d’entre eux qui ne se ralliaient pas à sa politique. En 1957, 21 Frères musulmans furent assassinés dans leurs cellules et autant gravement blessés. En 1966, Sayyed Qotb, héritier d’al-Banna, était exécuté.

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