Nationalisme arabe: succès et échecs (4)

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NASSER CONTRE L’ANGLETERRE

 

Au début des années 1950, puissance victorieuse mais meurtrie, la Grande-Bretagne de Churchill ne se résolvait pas à n’être plus que le brillant second des Etats-Unis. Dès 1952, elle faisait exploser sa propre bombe atomique.

La décomposition de l’Empire n’en était pas moins patente; et, autant que l’abandon de l’Inde, l’évacuation de l’Egypte était le symbole de ce déclin. Les forces britanniques considéraient qu’elles avaient, par deux fois, victorieusement « défendu » l’Egypte et le canal de Suez: en 1917 contre les turcs, et en 1942 contre les italiens et Rommel. Cette manière de voir n’était pas nécessairement partagée, au moins en 1942, par tous les égyptiens qui se seraient volontiers débarrassés de cette « protection ».

Au reste, connaissant ces sentiments et les revendications des égyptiens, les anglais estimaient également que l’heure des délais et des promesses était dépassée: devant la pression de l’opinion et l’aggravation de la guérilla urbaine, ils savaient bien qu’ils devaient s’exécuter, rendre son indépendance de fait à l’Egypte et quitter le pays. Dès 1947, les troupes anglaises avaient évacué Le Caire, et, en 1954, un nouveau traité anglo-égyptien prévoyait l’évacuation de la zone du canal avant deux ans. Le traité stipulait qu’Ismaïlia pourrait toutefois être réoccupée militairement en cas de menace étrangère (sous-entendu soviétique) sur la Turquie ou sur un membre de la Ligue arabe.

Entre-temps, les anglais avaient évacué la Palestine, ce que le groupe dit « de Suez » aux Communes avait jugé une grave erreur. Car, estimaient ces nostalgiques de l’Empire, « par Haïfa et les Lieux Saints, nous eussions garanti Israël et les frontières des Etats arabes…alors que l’abandon de la Palestine obligeait à reconstruire en Egypte ». Or il était clair qu’en Egypte, après le coup d’Etat militaire de Néguib et Nasser le 23 juillet 1952, il serait de plus en plus difficile de « reconstruire ». A preuve, ce traité de 1954 qui accélérait le mouvement vers l’indépendance totale de l’Egypte.

En outre, l’hostilité de Nasser au pacte de Bagdad confortait l’attitude des anglais qui, de plus, jugeaient sévèrement ce régime qui avait supprimé tous les partis politiques (le Wafd bien sûr, mais aussi le parti communiste égyptien) et qui persécutait les Frères musulmans après leur tentative d’assassinat contre lui.

Etre ennemi de l’Angleterre tout en supprimant la liberté d’expression des partis politiques, voilà ce qui eût suffi à faire de Nasser un « nouveau Hitler ».

Le premier coup porté par l’Angleterre fut d’assurer l’indépendance du Soudan, menée tambour battant, sans commune mesure, naturellement, avec les atermoiements que l’Egypte avait pu connaître. L’objectif de Londres était de couper le cordon ombilical entre l’Egypte et le Soudan alors que, bien entendu, grâce à un usage adroit de la procédure d’autodétermination, Nasser aurait souhaité maintenir une sorte de condominium soudano-égyptien, c’est-à-dire revenir au passé où, comme le notaient les éthiopiens, bien placés pour s’en souvenir, le Soudan eût fourni à l’Egypte « des terres pour ses colons, des soldats pour son armée, la sécurité pour son eau », bref, fût redevenu une dépendance.

Claironnée par l’Angleterre comme une victoire sur l’Egypte, l’indépendance du Soudan alourdit encore plus, s’il était encore possible, le contentieux anglo-égyptien. D’autant que Nasser, qui avait vécu au Soudan et y avait des attaches comme de nombreux militaires, s’était efforcé par tous les moyens de retarder l’échéance de l’indépendance, notamment en intervenant auprès des sectes « amies », proégyptiennes, tels les Ansar et les Khatima. Naturellement, il ne pouvait pas exprimer ouvertement les ambitions de l’Egypte sur ce pays traditionnellement dépendant au moment où, face à l’Occident « impérialiste », il se voulait le chantre du droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

« Mais enfin, avait demandé Eden à Nasser lors de sa visite en Egypte quelques mois plus tôt, en février 1955, pourquoi êtes-vous hostile au pacte de Bagdad? – Je ne veux entrer dans aucun pacte avec une grande puissance. L’idée du pacte mène à la division du monde arabe, elle isole l’Egypte et met en danger l’unité arabe », avait répondu Nasser.

Heikal, le conseiller de Nasser qui rapporte ces propos, observe qu’à la différence de Foster Dulles, attentif aux paroles de Nasser, Anthony Eden n’y avait attaché aucune importance. Nasser donnait pourtant là, en clair, la clé de toute sa politique. Mais l’idée qu’une vision politique d’ensemble pût s’élaborer ailleurs qu’à Londres, Washington ou Moscou ne venait pas à l’esprit du successeur de Churchill. Or, précisément, les propos de Nasser ne se situaient pas seulement dans le contexte des relations Est-Ouest mais aussi dans le cadre d’une vision multipolaire de l’Histoire où le monde arabe finirait par s’unir et devenir un des nouveaux grands acteurs de la politique internationale.

Bientôt, en avril 1955, à la conférence de Bandung, Nasser prit conscience de cette multiplicité des mondes culturels, de leur aspiration à une identité et à une autonomie réelles tant vis-à-vis de l’Est que de l’Ouest. Mais, alors que la démarche de Nehru et de Sukarno était avant tout fondée sur les principes de coexistence entre l’Ouest et l’Est, sur ce qu’on allait appeler le « neutralisme », Nasser situait son action dans un tout autre contexte. A l’époque, sa perspective paraissait illusoire aux occidentaux, comme aux communistes d’ailleurs. L’identité islamique et arabe – pourtant si présente alors dans la conscience collective des égyptiens et d’autres peuples de l’Orient – restait, aux yeux de l’Occident, le type même du mythe. Son projet était appelé par ses adversaires, assez confusément, tantôt « panarabisme », tantôt « panislamisme ». L’univers nassérien comprenait en effet « trois cercles », celui des pays arabes proprement dits, celui des pays islamiques et celui des pays africains. Pour un européen des années 1950, un tel projet ne pouvait que trahir une volonté hégémonique rappelant celle des allemands des années 1930, Nasser reprenant le rôle de Hitler. Il entendait unifier et dominer des peuples que l’Histoire – c’est-à-dire l’Occident – avait dissociés.

Or, pour leur part, les anglais, et Eden en particulier, identifiaient le monde arabe aux arabes du désert et à eux seuls: ces arabes en burnous que le colonel Lawrence et le général Allenby avaient aidés à régénérer la nation et dont le destin avait été plus ou moins associé à la dynastie des Hachémites. Ils voulaient ignorer que le monde arabe dans le passé comme l’Islam dans le présent correspondaient à une réalité plus vaste et plus profonde qui pouvait être incarnée, à leur façon, par d’autres communautés telles que l’Egypte ou la Libye.

Proposer à l’Egypte libre, et de mauvaise grâce encore, un traité comme celui de 1954 où Nasser devait, en échange du départ des militaires anglais, promis à plusieurs reprises, garantir la liberté du canal et associer l’Egypte à un pacte dont la Turquie et l’Irak seraient les seuls garants, admettre, en outre, la réactivation de la base d’Ismaïlia en cas d’attaque contre un Etat arabe ou contre la Turquie par une puissance étrangère au Moyen-Orient, voilà qui apparaissait, d’une certaine façon, comme une capitulation de Nasser. Cette « clause turque » signifiait en effet que l’Egypte s’associait à la lutte de l’Occident contre les russes. Quel autre lien de solidarité pouvait-il y avoir entre l’Egypte et la Turquie sinon celui, naguère, de dépendance? Observateur perspicace et toujours attentif, Jean Lacouture notait que, « lors de la signature du traité du 24 octobre 1954, le visage le plus morose n’était pas celui du négociateur anglais qui venait d’accepter la liquidation de trois quarts de siècle d’occupation et de protectorat de droit ou de fait, mais celui de Gamal Abdel Nasser. « Et maintenant? » lui demandions-nous. « Maintenant, il nous reste à reconstruire notre pays ». Cela était dit du ton d’un lendemain de défaite ».

Cette signature revenait à mépriser l’Histoire, oublier que les turcs avaient été pendant plusieurs siècles les oppresseurs des arabes, que l’Egypte avait été la première, dès 1833, à indiquer aux arabes la voie de la liberté et qu’aujourd’hui le ressentiment des égyptiens à l’endroit des turcs était loin d’être dissipé. En outre, Ankara venait de raviver cette hostilité en reconnaissant officiellement l’existence de l’Etat d’Israël. Les anglais en rajoutaient en recommandant à l’Egypte d’ « imiter la Turquie » devenue Etat laïc depuis Ataturk alors que la nation arabe, dont l’Egypte entendait redevenir l’incarnation, se voulait au contraire fille aînée de l’Islam.

Quant au partenaire dont l’Angleterre voulait faire le pilote du pacte de Bagdad, l’Irak du Nouri Saïd, ce choix constituait pour un égyptien une sorte de provocation. C’était encore une fois mépriser l’histoire même de la nation arabe et ignorer la vieille rivalité entre Bagdad et Le Caire pour incarner la grandeur de l’Islam arabe que plusieurs fois dans le passé l’Egypte avait sauvé, successivement des Moghols et des Croisés. Se voulant plus arabes que les arabes, les égyptiens ne pouvaient être que les pilotes d’une Ligue arabe, ou les capitaines, en aucun cas les associés subalternes d’un groupement qui aurait compris des turcs, des arabes et des persans.

Voilà en quoi le pacte de Bagdad « divisait le monde arabe »: d’un côté l’Irak, lié aux ennemis et rivaux turcs, persans, voireaux anciens « sujets » indiens, devenus, après deux siècles de domination coloniale, pakistanais; de l’autre l’Egypte qui s’associe à des Etats vraiment arabes, la Syrie et le Yémen, sans l’interférence d’une tierce ou grande puissance.

Toutefois, pour que ce rôle d’unificateur lui fût reconnu, il fallait préalablement que l’Egypte manifestât la réalité de son indépendance. En renversant le roi Farouk, en ordonnant la dissolution du Wafd, qui tous deux collaboraient avec les anglais, les « officiers libres » de Néguib et de Nasser avaient voulu affirmer l’indépendance absolue de l’Etat, libre de toute ingérence de la diplomatie ou de l’argent de l’étranger. En ce sens, il était déjà à même d’incarner l’arabisme plus que le régime de Nouri Saïd en Irak, ou que le roi de Jordanie flanqué de son chef des armées, Glubb Pacha, un anglais arabisé. Seul Saoud d’Arabie, avec ses richesses et son contrôle des Lieux Saints, pouvait prétendre à cette incarnation. Mais Nasser et ses « officiers libres » représentaient un monde arabe nouveau, non plus celui du burnous et de la féodalité, mais celui de la petite bourgeoisie intellectuelle ou militaire. Ils figuraient le « nouveau » contre l’ « ancien ». D’où l’attraction que ces officiers exerçaient sur la petite bourgeoisie syrienne ou irakienne qui militait au Baath. Au reste, les Frères musulmans, qui avaient senti la modernité du discours nassérien, tentèrent d’assassiner le Raïs, d’où l’interdiction de la confrérie.

D’un autre côté, Nasser était complètement imperméable au marxisme, aux idées communistes: à la révolution, il préfère la réforme agraire. En tant que militaire, rien ne lui fait plus horreur que la spontanéité révolutionnaire ou les manifestations de rue. Après les Frères musulmans, ce sera au tour des communistes d’être incarcérés.

Se voulant arabe, musulman et progressiste, voire socialiste – son socialisme étant identifié moins au marxisme qu’à l’Islam -, Nasser se considère avant tout comme le chantre de la lutte anti-impérialiste ou plutôt anticolonialiste. Seul ce rôle lui donnait autorité pour parler au nom de l’arabisme, voire de l’Islam. Contrairement à ce que pensaient les anglais, les avanies et les rebuffades subies par Nasser dans ses rappots avec eux ou avec les américains ne pouvaient que le conforter dans ce rôle, voire le stimuler à aller au-delà de ce qu’impliquait son projet initial.

A part l’expulsion des anglais, le programme fondateur des « officiers libres » comportait cinq autres points concernant la rénovation intérieure: lutte contre la féodalité, lutte contre le grand capital, lutte contre le despotisme social, lutte contre le trucage politique, lutte contre l’affaiblissement de l’armée. Il n’y était pas question d’Islam.

Quant à l’Angleterre, ce qu’elle ne pouvait « reconstruire » pour le moment en Egypte, elle essayait de l’accomplir, grâce au pacte de Bagdad, à partir de l’Irak et de la Jordanie. Car, aux yeux des anglais, cette lutte d’influence n’avait pas seulement pour priorité « de maintenir les soviétiques loin du Moyen-Orient ». Il s’agissait également de prévenir la poussée américaine de plus en plus sensible depuis la Seconde Guerre mondiale. Tout près du monde arabe, les Etats-Unis avaient déjà pris pied en Iran avec la mission Harriman consécutive à la nationalisation de l’Anglo-Iranian Company et contribué au rétablissement du Chah. Certes, l’Angleterre y trouvait son avantage, mais les Etats-Unis n’en avaient pas moins pris sa place, la place prépondérante dans les affaires iraniennes. En Turquie comme en Grèce, l’influence américaine s’était substituée à celle, traditionnelle, de l’Angleterre. Dans le monde arabe lui-même, indépendamment de l’Egypte où le nouveau régime avait essayé de se rapprocher des Etats-Unis, l’Angleterre avait aussi perdu sa position privilégiée en Arabie Saoudite entièrement contrôlée par l’Aramco.

Le point fort de la position anglaise, son enracinement le plus profond, était la double monarchie Hachémite, en Irak et en Jordanie. En Irak, Nouri Saïd, vieux compagnon des luttes menées aux côtés des anglais contre les turcs, n’imaginait pas que le monde arabe, ressuscité grâce aux anglais, pût jamais survivre sans eux. Il l’avait confié à Anouar el-Sadate qui professait précisément la vision inverse: celle de la marche des arabes vers leur unité. Prêt à signer le pacte que le Foreign Office souhaitait et qui restituait à l’Angleterre le leadership qu’elle était en train de perdre, l’Irak de Nouri Saïd était ainsi, pour Londres, l’allié modèle qui, en plus, contrecarrait au sein de la Ligue arabe toutes les tentatives d’hégémonie de l’Egypte. Aussi Nasser ne cessait-il d’attaquer l’Irak, l’accusant de trahir le monde arabe s’il signait un pacte avec les impérialistes.

En Irak, la position de Nouri Saïd paraissait solide. Au sein de la Ligue arabe, il ne manquait pas non plus d’alliés qui craignaient l’orientation « progressiste » de Nasser, condamnée au demeurant par les Frères musulmans. Il sut ainsi attaquer l’Egypte sur son point faible, ce traité de 1954 avec l’Angleterre, précédent contestable du point de vue arabe puisque, le premier, Nasser avait garanti la sécurité de la Turquie. Nouri Saïd fit ainsi savoir qu’à tout prendre il restait aussi libre de ses mouvements que Nasser et qu’il était sans doute plus « arabe » que lui.

Pour constituer le premier maillon du pacte, l’Angleterre avait laissé jouer l’Irak. Pour y greffer la Jordanie, elle prit l’affaire en main. Cela lui semblait d’autant plus aisé que la Jordanie n’avait d’existence, outre la personne de son roi, qu’à travers la Légion arabe que commandait l’anglais arabisé Glubb Pacha. Mais, étant donné les remous qui secouèrent le petit royaume et devant la pression de l’opinion, le roi Hussein décida de renoncer à adhérer au pacte de Bagdad.

Ainsi Nasser et « La Voix des Arabes » pénétraient-ils et agissaient-ils jusqu’au coeur du sanctuaire anglais en pays arabe: pour les britanniques, cette « agitation » devenait intolérable. Elle affaiblissait leur rôle et faisait échec à la politique menée en commun contre la pénétration soviétique. Londres n’était même pas payée en retour pour la position anti-israélienne adoptée par Eden dans son discours de Guidehall affirmant qu’israéliens et palestiniens devaient tenir compte des résolutions prises par l’ONU en 1947 concernant les frontières d’Israël. Quand le ministre d’Eden, Selwyn Lloyd, fit une tournée dans le monde arabe, il fut lapidé à Bahreïn aux cris de « Nasser! Nasser! ». Quelques jours plus tard, le Yémen signait un pacte d’assistance avec l’Egypte. Décidément, pour Eden, Nasser était bien l’ennemi numéro un.

Le refus de Foster Dulles une fois connu, la décision de nationaliser le canal avait été prise quasi instantanément par Nasser. Elle ne fut cependant rendue publique qu’une fois montée l’opération de mainmise sur le canal. C’est un discours de Nasser qui devait déclencher l’opération, les forces égyptiennes se saisissant de la Société au moment précis où Nasser dirait que « Monsieur Black lui rappelait le français Lesseps, qui était à l’origine de la mort de tant de martyrs égyptiens lors de la construction de ce maudit canal ». Nasser continuait alors son discours en disant qu’Assouan ne répéterait pas l’expérience de la construction de Suez en 1869 car c’est l’argent que rapportait le canal qui financerait le barrage.

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