Nationalisme arabe: succès et échecs (1)

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Premier grand souffle qui a balayé le monde de l’Islam, la résurrection de la nation arabe incarnée par l’Egypte de Nasser date du défi qu’il a lancé à l’impérialisme lors de la crise de Suez. Sans doute cette régénération avait-elle commencé à s’exprimer dès la fin du XIXe siècle, mais c’est avec Nasser que la lutte anti-impérialiste s’est transformée en un projet de reconstitution de l’unité arabe où la tentation nationaliste se croise et entre en conflit avec les autres. Cette tentation fut bientôt partagée par d’autres pays d’Islam.

Déjà, sans doute, le projet d’Ataturk, pour défensif qu’il fût, était aussi nationaliste tout en s’habillant convenablement en panislamisme. Quant aux ambitions antérieures du khédive Ismaïl, elles s’étaient voulues égyptiennes, non arabes, exclusivement égyptiennes. Et elles s’étaient placées sous le signe de l’imitation de l’Europe, non sous le drapeau de l’Islam.

L’entrée en guerre de l’Empire ottoman aux côtés de l’Allemagne allait de soi, même si un lobby anglophile eût préféré la neutralité dans ce conflit européen. Mais seule l’alliance avec l’Allemagne pouvait permettre le retour des provinces perdues, celles qu’il avait fallu céder à la France – Algérie, Tunisie -, à l’Angleterre – Chypre, Egypte -, à la Russie – Kars, Erzeroum, Anatolie orientale -, ce qui permettrait, qui sait, la constitution d’un ensemble « pantouranien » qui irait jusqu’au Caucase et à Boukhara. Au reste, l’Allemagne avait aidé à la construction du BBB, le Berlin-Bagdad-Bahn, ses officiers avaient contribué à la régénération de l’armée, son drapeau flottait haut dans le coeur des musulmans: depuis le discours de Tanger en 1906, le kaiser Guillaume II apparaissait comme le seul véritable ami du monde de l’Islam, et l’Allemagne comme la seule qui n’opprimait pas les musulmans.

Mais, pour les arabes, une fois la guerre sainte proclamée par le sultan et le calife, y eut-il un dilemme?

Comme en témoigne le rapport Hochberg, il semble bien que l’état de guerre et les promesses faites par les anglais à Hussein, chérif de La Mecque, donnèrent aux arabes l’idée que l’occasion de se débarrasser du joug des turcs était venue. Dès octobre 1915, le haut-commissaire anglais en Egypte, sir Henry McMahon, s’entremit auprès de lui, promettant la création sous son égide d’un royaume arabe couvrant le Hedjaz et une partie du Croissant Fertile. Un orientaliste anglais de ses subordonnés, chantre de la civlisation arabe, le colonel Lawrence, s’est attribué la meilleure part dans ce rapprochement historique, sinon à avoir été le levain qui aida à la prise de conscience du nationalisme arabe. Comme l’Empire ottoman éclatait de toutes parts, « il fallait une force neuve, domination ou race, qui surpassât les turcs par le nombre, la faculté créatrice et l’activité mentale… Les peuples de langue arabe étaient, par leur force latente, désignés pour ces fins: l’agglomération sémite apparaissait prolifique, grande en pensée religieuse, raisonnablement industrieuse, marchande, politique et cependant d’un caractère accommodant, plutôt que brutalement dominateur »… Il voulait créer une nation nouvelle, restaurer une influence perdue.

Le chérif de La Mecque, descendant du Prophète, avait levé une armée qui collabora avec les britanniques du général Allenby: partie d’Egypte, elle refoula les turcs en se saisissant des Lieux Saints. De son côté, les anglais lui ayant promis de préserver son indépendance, l’émir de Najd, Abdel-Aziz Ibn Saoud, ne compromit pas l’opération menée par Hussein à qui fut promis secrètement le ttire de « roi des arabes ». Mais, tout aussi secrètement, anglais et français avaient signé un accord, dit « Sykes-Picot », qui démembrait l’Empire ottoman et le dépeçait à leur avantage ainsi qu’à l’avantage des russes, des italiens, des grecs. la partie arabe de l’Empire se trouverait ainsi, après la victoire, sous la dépendance des anglais en Mésopotamie et en Palestine, des français en Syrie, au liban et en Cilicie. Confirmé par le traité de Saint-Jean-de-Maurienne, ce partage fut révélé au monde par les bolcheviks qui, au pouvoir en octobre 1917, en firent connaître la substance. En même temps, les arabes apprirent le contenu de la déclaration Balfour qui accordait aux juifs le droit de fonder un « foyer » en Palestine. Le négociateur anglais qui était convenu, au préalable, d’une délimitation de l’Etat arabe en accord avec Hussein « n’avait pas eu l’intention d’inclure la Palestine dans la zone d’indépendance arabe » (Lettre de sir Henry McMahon au Times du 23 juillet 1937). Mais, pour Hussein, cela ne signifiait pas pour autant qu’un Etat juif devait se constituer. Premier malentendu! Il est vrai que, pour un arabe, la notion de droits « politiques » à accorder aux juifs de Palestine n’avait pas le même sens que pour un occidental: il les identifie en effet aux droits civils.

Grande fut l’amertume des arabes, lorsque, à la fin de la guerre, le démantèlement de l’Empire ottoman se fit à l’avantage des vainqueurs qui, derrière la fiction de « mandats » délivrés par la Société des Nations, mettaient la main sur la Syrie, le Liban, la Palestine. L’émir Fayçal présent à Versailles découvrit que les accords Sykes-Picot avaient plus de réalité que les promesses d’indépendance faites à la Syrie. Quant à Hussein, en guise de royauté des arabes, les anglais ne lui reconnurent que celle du Hedjaz, mais bientôt, s’étant proclamé calife, le leader wahhabite de la famille des Saoud l’attaqua et le contraignit à l’exil. Ce dernier descendant du Prophète fut la première grande victime de la politique néo-impérialiste de Clemenceau et de Lloyd George.

Ayant le sentiment d’avoir été joués, les arabes de l’Irak, de la Syrie et du Liban acceptèrent mal la tutelle des britanniques, et encore moins celle des français: à Damas, le général Gouraud eut à faire face à plusieurs révoltes en 1925. L’appui et les faveurs accordés aux chrétiens libanais redoublèrent les sentiments d’hostilité du reste de la population. Si bien que, durant l’entre-deux-guerres, la main du nationalisme arabe passa des chrétiens aux musulmans.

Les humiliations que Mussolini et surtout Hitler firent subir aux français et aux anglais soulevèrent l’admiration des musulmans qui voyaient bien que la souveraineté accordée à l’Egypte en 1922, l’entrée de la Syrie et du Liban à la SDN ultérieurement, n’étaient que des trompe-l’oeil. En 1940, ce ne fut plus un roi des arabes qui incarna la résistance à l’impérialisme occidental, mais le grand mufti de Jérusalem, Hajj Amin el-Husseini. La France a disparu, la Grande-Bretagne paraît à genoux; en 1941, il rencontre Hitler: « Les allemands et nous avons tous deux des ennemis communs: les anglais, les juifs et les communistes ». Hitler lui répond: « La suppression du Foyer national juif fait partie de mon combat. Les juifs veulent édifier un Etat central qui deviendra une base pour leurs activités et leurs fins destructrices. Ils veulent abolir les Etats de tous les peuples du monde. Il est certain que les juifs n’entreprendront aucune activité constructrice en Palestine. Leur propagande est mensongère. Tout ce qui est bâti en Palestine est l’oeuvre des arabes depuis la préhistoire et non pas celle des juifs. Leur nature ne leur permet pas d’être des bâtisseurs et j’ai décidé de trouver à tout prix une solution précise et finale au problème juif…

N’est-il pas surprenant et effrayant de voir coopérer deux ennemis qu’opposent leurs principes et leurs objectifs, les Etats-Unis et l’Union Soviétique, l’extrême droite et l’extrême gauche? Contradiction étonnante! Le judaïsme international est parvenu par la ruse à réunir les antipodes – le capitalisme et le marxisme – et à les lier d’une même corde, les mettant ainsi au service de ses intérêts. mais cette situation ne pourra pas durer ». « Il fit de ses mains le geste de trancher quelque chose qu’il était seul à voir », commente le mufti devant qui Hitler conclut: « C’est contre nature ».

Hitler ne fit aucune déclaration publique en faveur des arabes… Pourtant, lorsque l’heure de la libération totale sembla s’approcher – la Wehrmacht ayant occupé la Grèce, y compris la Crète -, l’Irak, formellement indépendant depuis 1932 mais occupé, se souleva contre les anglais, et un coup d’Etat porta au pouvoir Rachid Ali associé au grand mufti de Jérusalem. Avec l’accord de Vichy, l’Allemagne dépêcha avions et conseillers militaires à Alep, en Syrie, où le général Dentz était attaqué par les gaullistes. Le cours de la guerre s’étant retourné au Moyen-Orient après la victoire des britanniques sur Rommel à el-Alamein, le général Catroux annonça, en janvier 1943, des élections libres en Syrie et au Liban. Les nationalistes arabes triomphèrent, mais, au Liban, les français firent arrêter le président et le chef du gouvernement ainsi élus… Chukri el-Kouwatly, président de la Syrie, assure de sa solidarité le gouvernement libanais « libre » réfugié dans la montagne. C’est la crise: de Gaulle et Catroux n’admettaient pas que l’indépendance du Liban ou de la Syrie fût incompatible avec la reconnaissance de droits spécifiques à la France inscrits dans la Constitution. Cette sous-évaluation de la revendication arabe, ces mêmes hommes allaient la répéter au Maghreb, à ceci près qu’au lieu d’y voir la main de l’Angleterre – qui n’était certes pas innocente – ils y virent celle des Etats-Unis ou de l’URSS. Avant d’y voir celle de Nasser.

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