Les croisades (1098 – 1291) (Le Liban histoire d’un peuple, Adel Ismaïl, Ed. Dar al-Makchouf, 1965)

Croisades

A – Le royaume Latin en Orient (1098 – 1144)

 

 

1 – CAUSES DIRECTES ET LOINTAINES DES CROISADES

 

Un conflit armé éclata vers la fin du XIe siècle. Il devait opposer, pendant deux siècles environ, l’Orient musulman à l’Occident chrétien. Les causes en furent nombreuses. L’esprit religieux, incontestablement très ardent au Moyen Age, n’en fut cependant pas la principale. Le déroulement des événements montrera qu’au cours de ces deux siècles de luttes, seigneurs et barons furent inspirés par d’autres préoccupations politiques et commerciales.

Le monde féodal du XIe siècle était un monde turbulent à la recherche d’assises stables. Les guerres entre seigneurs, entre nobles et rois, entre ceux-ci et l’Eglise, se succédèrent, semant la confusion en Europe, mais favorisant partout un esprit de conquête et d’aventure.

Les seigneurs de l’Occident virent que ces guerres ne faisaient que les user et que dans l’Europe appauvrie, ils ne pouvaient vivre que les armes à la main.

Aussi étaient-ils prêts à partir chercher fortune dans cet Orient fabuleux, tout en accomplissant un devoir religieux. Les rois avaient encouragé ces plans pour se débarrasser de leurs vassaux turbulents et indisciplinés, et les papes, pour rehausser le prestige du Saint-Siège, et affermir leur autorité universelle.

 

A ces causes politico-religieuses et sociales on peut en ajouter d’autres.

L’islam continuait à préoccuper la chrétienté en Occident. Depuis la conquête arabe, Byzance avait été plusieurs fois assiégée et menacée. La péninsule italique, la Sardaigne, la Sicile étaient envahies et saccagées. La bataille de Zallaca (1087), remportée en Espagne par les Almoravides sur Alphonse VI de Castille, inquiéta l’Occident. Princes de l’église et rois catholiques décidèrent d’agir pour détourner les forces musulmanes. Rien n’était plus efficace pour unir l’Europe contre l’ennemi commun que l’exploitation des sentiments religieux des masses. Les croisades étaient dès lors décidées.

 

2 – PREMIERE CROISADE

 

Au concile de Clermont-Ferrand, en France (novembre 1095), le pape Urbain II prêcha la croisade pour la délivrance des Lieux Saints. Des prédicateurs se lancèrent à travers l’Europe, l’annonçant au cri de « Dieu le veut ».

En quelques mois, des dizaines de milliers de volontaires se groupèrent dans les villes, portant une croix cousue à leur pourpoint. Les uns dans l’espoir d’obtenir des bénéfices spirituels, les autres pour acquérir des richesses ou des terres.

En 1096, la première armée régulière des croisés arriva à Constantinople ; elle était commandée par des seigneurs illustres en Europe : Godefroy de Bouillon, Robert de Flandre, Bohémond, Tancrède, Saint-Gilles, Etienne de Blois.

 

  1. a) Les croisés et l’empereur de Byzance

 

L’empereur byzantin Alexis Comnène, craignant la répétition des actes de brigangade commis par « la croisade populaire » conduite par Pierre l’Ermite en 1096, et nourri par l’antagonisme entre grecs et latins, refusa à cette puissante armée l’entrée de sa capitale. Il redoutait l’arrivée de ces étrangers dans un monde qu’il considérait comme son domaine privé. Aussi exigea-t-il que les chefs croisés lui prêtassent serment de fidélité. Ceux-ci, tout aussi méfiants à son égard, refusèrent de se rendre auprès de lui. Mais afin de pouvoir s’approvisionner et de trouver les bateaux pour traverser le Bosphore, ils durent lui promettre de lui rendre ses possessions d’Asie Mineure dont les Seldjoukides s’étaient emparés.

 

  1. b) Principautés d’Edesse et d’Antioche

 

En automne 1097, la première croisade traversa l’Asie Mineure et vint assiéger Edesse (Ourfa) sur l’Euphrate. La ville succomba aussitôt. Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, y fonda la première principauté franque.

Antioche résista plusieurs mois aux attaques des Francs (octobre 1098 – juin 1099), mais se rendit par suite de la trahison de son commandant militaire. Bohémond y fonda une autre principauté franque, au grand mécontentement du Basileus.

Quand les croisés arrivèrent devant Tripoli, son gouverneur, Ibn Ammar, leur proposa un accord sauvegardant la ville moyennant tribut. Les chefs croisés refusèrent et mirent le siège devant la cité. Ibn Ammar résista farouchement. L’empereur apprit l’échec de ce siège ainsi que l’intention de Saint-Gilles, autre chef croisé, d’y fonder une principauté comme Baudouin à Edesse, et Bohémond à Antioche.

Prenant ce siège comme prétexte, Alexis Comnène projeta de s’y rendre avec sa flotte, afin de réduire la ville forte et de s’emparer du littoral libanais. Pour faire échouer ce plan, les croisés abandonnèrent le siège de Tripoli et se dirigèrent en hâte vers Jérusalem, guidés par des volontaires chrétiens du pays et précédant les troupes du Basileus.

 

  1. c) Chute de Jérusalem

 

Jérusalem succomba après un siège d’un mois (15 juin – 15 juillet 1099). Les croisés y entrèrent et massacrèrent sa population. Le nombre de soixante-dix mille victimes fut à peu près unanimement retenu par les historiens des croisades.

Godefroy de Bouillon fut élu chef du nouvel Etat latin. Il ne voulut pas prendre le titre de roi, mais se nomma « Avoué du Saint-Sépulcre ». Il ne survécut qu’une année. A sa mort, son frère Baudouin lui succéda (juillet 1100). N’ayant pas la même dévotion, il prit le premier le titre de « Roi de Jérusalem ». Ses successeurs allèrent plus loin dans cette voie ; Tancrède prit le titre pompeux de « Roi de Babylone et d’Asie ».

 

  1. d) Conquête du littoral

 

Maîtres de la Ville Sainte, les croisés continuèrent la conquête du littoral. Acre capitula en 1104 et Tripoli en 1109. Beyrouth se rendit en mai 1110, « après une lutte acharnée ». Saïda subit le même sort (décembre 1110), mais Tyr résista plus longtemps et ne capitula qu’en 1124, après un long siège.

La domination du royaume latin était ainsi assurée sur la côte, mais à l’intérieur, elle ne dépassa jamais la vallée de l’Oronte et les pics du Liban. Les points stratégiques de la montagne étaient restés entre les mains des arabes.

 

3 – ORGANISATION DU ROYAUME LATIN

 

Il n’y eut jamais de royaume latin unifié. Il était politiquement divisé en quatre Etats féodaux quasi indépendants : le comté d’Edesse, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem. Seul le chef de ce dernier portait le titre de roi. Il était théoriquement suzerain des trois autres.

Chacun de ces Etats conservait, au début, les institutions féodales européennes. Il était divisé en fiefs féodaux et ecclésiastiques ; comtés, baronnies, seigneuries. Trois classes ou « ordres » dirigeaient pratiquement le pays : le clergé qui a conservé ses privilèges d’Occident, la noblesse détenant avec le roi de Jérusalem et les chefs des autres Etats francs le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, et enfin, la bourgeoisie, formée de notables des villes, pour la plupart originaires des cités marchandes telles que : Gênes, Pise, Venise, Amalfi, Marseille et Montpellier, faisant du commerce ou exerçant les professions libérales.

Quant à la campagne, des serfs ayant au début le même statut juridique que ceux des latifundia d’Europe, y cultivaient la terre.

L’armée était formée, selon le système féodal, par les seigneurs et leurs hommes, et par trois ordres bien organisés et disciplinés : les Hospitaliers, les Templiers et les Chevaliers teutoniques.

 

 

B – Décadence du Royaume latin (1144 – 1291)

 

 

1 – LES ATABEKS ET LA DEUXIEME CROISADE

 

La résistance musulmane à la conquête franque s’organisa quelques décades après l’établissement du royaume latin. En décembre 1144, l’Atabek de Mossoul, Imad Eddine Zanky (1127 – 1146), prit d’assaut Edesse, massacra les Francs qui l’habitaient et menaça les comtés d’Antioche et de Tripoli. Afin de parer à cette menace, l’Occident organisa la deuxième croisade. Y prirent part Conrad III empereur d’Allemagne et Louis VII roi de France.

Arrivés en Terre Sainte, les chefs des croisés décidèrent d’assiéger Damas afin de provoquer une diversion des forces musulmanes concentrées aux frontières des Etats francs. Le siège échoua lamentablement. La rivalité entre chefs croisés s’accentua aussitôt. Conrad rentra en Allemagne, suivi par le roi de France en 1149.

Il faut noter qu’au cours de cette deuxième croisade, les chrétiens de Syrie prirent parti pour leurs compatriotes musulmans contre les Francs. En effet, dans le royaume latin, chrétiens et musulmans autochtones étaient considérés comme « sujets étrangers » et ne jouissaient pas des mêmes droits que les populations franques.

 

2 – Salah Eddine al-Ayyoubi (1169 – 1193)

 

  1. a) Consolidation du pouvoir

 

L’administration fatimide en Egypte était, au XIIe siècle, en décadence. Noureddine, fils d’Imad Eddine Zanky, maître d’Alep et de Damas, envoya son lieutenant Chirkouh pour assister la dynastie menacée. Il y emmena son neveu Salah Eddine (Saladin).

Après la mort de son oncle (1169), Salah Eddine lui succéda comme grand vizir. Il envoya ses troupes en Syrie et maintint un contrôle rigide sur les frontières des Etats latins.

A la mort du sultan fatimide Al-Aded (1171), Salah Eddine légua l’Egypte au sultan de Damas, Noureddine. Mais à la mort de celui-ci, ses enfants se disputèrent le trône. Salah Eddine se déclara alors indépendant et fonda en Egypte, en 1175, la dynastie des Ayyoubides.

 

  1. b) Bataille de Hattin et chute de Jérusalem (1187)

 

Afin de réorganiser son empire, Salah Eddine signa en 1179 une trêve avec Renaud de Châtillon, maître de Karak (Jordanie) et la renouvela en 1184.

Mais le seigneur franc rompit la trêve par des incursions répétées sur le territoire ayyoubide pour intercepter les caravanes allant d’Egypte en Syrie. Salah Eddine décida alors de marcher sur les Francs qu’il rencontra à Hattin (3 – 4 juillet 1187). Cette bataille fut un désastre pour l’armée franque ; Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, fut fait prisonnier, ainsi que Renaud de Châtillon. La Ville Sainte succomba aussitôt (2 octobre 1187). Salah Eddine y entra, promettant aux Francs de les laisser partir sains et saufs avec leurs richesses et leurs armes, contre rançon. Cet acte de générosité et de clémence, unanimement reconnu et qui rendit Salah Eddine célèbre, est à comparer au massacre des habitants de la ville par les Francs, lors de son occupation en 1098.

 

  1. c) Troisième croisade

 

L’écho de la chute de Jérusalem retentit immédiatement en Europe. La troisième croisade s’organisa sous l’égide de Frédéric I Barberousse, empereur d’Allemagne, de Philippe Auguste, roi de France et de Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre.

Cette expédition ne put atteindre ses objectifs par suite de la rivalité entre les rois chrétiens, face à la cohésion du monde musulman. Salah Eddine signa, le 2 novembre 1192, une trêve de trois ans avec les croisés. Ceux-ci purent conserver sous leur suzeraineté la côte de Jaffa à Tyr.

 

 

3 – ECHEC DES DERNIERES CROISADES

 

 

Cinq autres croisades se succédèrent après la mort de Salah Eddine à Damas, le 3 mars 1193. Elles ne purent atteindre aucun de leurs objectifs, soit par manque de cohésion et d’unité entre rois et seigneurs francs, soit à cause de l’esprit de lucre qui les dominait en dépit des appels et des menaces d’excommunication lancés par les papes. Ces croisades eurent pour but des provinces éloignées du Saint-Sépulcre, mais réputées pour leurs richesses : la quatrième Constantinople, la cinquième, la sixième et la septième l’Egypte, la huitième Tunis.

La sixième croisade fut la plus fructueuse pour l’Europe, grâce à la sagacité et à la souplesse de Frédéric II, empereur d’Allemagne, qui obtint du sultan d’Egypte Al-Malek al-Kamel par le traité de Jaffa (11 février 1229) la cession de Jérusalem contre la promesse d’aider le sultan Ayyoubide dans ses guerres contre ses ennemis « chrétiens et musulmans ». Le sultan était en effet en conflit avec ses deux frères : Al-Malek Al-Mouadham, roi de Damas, et Al-Malek al-Achraf, maître de la Syrie du Nord. Il redoutait également l’arrivée des Mongols sur ses territoires.

Jérusalem ne resta que peu de temps entre les mains des croisés. La Ville Sainte fut reprise par les arabes quinze ans après.

 

 

4 – CONSEQUENCES DES CROISADES

 

 

La reprise de Jérusalem par les arabes (1244) mit virtuellement fin à une époque de luttes meurtrières entre l’Orient et l’Occident.

A part cet aspect politique et militaire, les croisades eurent des conséquences plus heureuses. L’Occident sortit de sa « barbarie » pour découvrir l’Orient et s’approprier, par son intermédiaire, les différents courants de la civilisation.

La société féodale des Etats latins, tout en gardant les assises et la hiérarchie de la féodalité du Moyen Age, se transforma grâce à ce contact direct avec la civilisation arabo-musulmane, incontestablement supérieure. Le nouveau milieu leur imposa d’autres mœurs et de nouvelles idées. Ils adoptèrent dans leur vie officielle, comme dans leur vie privée, les traditions et les coutumes orientales. « On le vit à Jérusalem, disait un historiographe de l’époque en parlant de Baudouin I, vêtu d’un burnous tissé d’or, la barbe longue, marchant au milieu d’une escorte fastueuse et faisant porter devant lui un grand bouclier doré sur lequel était peint un aigle. Il se laissait adorer à l’orientale, et prenait ses repas les jambes croisées sur un tapis ».

Dans le domaine des idées, les européens installés en Orient connurent la pensée musulmane, et, par son intermédiaire, les civilisations hellénistique et gréco-latine. La philosophie, la médecine, les mathématiques, l’alchimie, la physique, l’astronomie, les sciences naturelles, la géographie et les autres disciplines de la pensée humaine en honneur à Tripoli et à Tyr, s’étaient révélées aux Latins d’Orient et prirent, par leur intermédiaire et par celui de l’Espagne, le chemin de l’Europe ; c’était là un cadre intellectuel bien différent de celui de la féodalité médiévale.

Dans le domaine de l’industrie, l’Europe profita de l’expérience de l’Orient arabe. Les industries du verre, de la céramique, du tissage de la soie, du coton et du lin, les parfums et les épices furent introduits en Occident. L’industrie textile se perfectionna grâce à la technique orientale et aux matières colorantes importées de l’autre bord de la Méditerranée.

Dans le domaine des arts et de l’architecture, l’Orient inspira les bâtisseurs des cathédrales et des châteaux en Europe. On retrouve le style oriental dans les coupoles, les tores, les chanfreins et même dans les vitraux.

Les châteaux forts et les forteresses construits par les croisés en Orient témoignent de la remarquable valeur de l’architecture militaire médiévale. Nombre de ces édifices gigantesques sont encore debout : le Krak des Chevaliers (Hosn al-Akrad), le château de Tripoli, attribué à Saint-Gilles, le château de la mer à Saïda (Qalaat al-Bahr), celui de Beaufort (Chaqif Arnoun) dans le Liban-Sud, sans parler de tant d’autres disséminés partout en Syrie, au Liban et en Terre Sainte, sur la côte et sur les points stratégiques de l’intérieur.

Charte de Saint Louis, Roi de France, donnée aux Maronites, à Saint-Jean-d’Acre, le 24 mai 1250

Croisades

Louis, roi de France,

A l’émir des Maronites, au Mont-Liban et au Patriarche et évêques de la dite nation,

Notre coeur fut comblé de joie, lorsque nous avons vu notre fils Simân venir à nous, accompagné de vingt-cinq mille hommes, nous portant le témoignage de vos sentiments d’amitié, et nous offrant ces magnifiques cadeaux. En vérité, notre amitié sincère que nous avons commencé à ressentir envers la nation Maronite, lors de notre relâche à Chypre, où ils sont établis, s’est redoublée aujourd’hui davantage, et nous sommes persuadés que cette nation, que nous trouvons établie sous le nom de Saint Maron, est une partie de la nation française; car son amitié pour les Français ressemble à l’amitié que les Français se portent entre eux. En conséquence, il est juste que vous et tous les Maronites jouissiez de la protection dont les Français jouissent près de nous, et que vous soyez admis dans les emplois, comme ils le sont eux-mêmes. C’est pourquoi nous vous exhortons, ô émir très noble, de faire tous vos efforts pour rendre le peuple libanais heureux, et de prendre soin d’établir des nobles parmi les hommes que vous trouverez les plus dignes, comme c’est l’habitude en France. Pour vous, Seigneurs patriarche et évêques, clergé et peuple Maronite, ainsi que votre grand Emir, nous avons vu avec une grande joie votre constant attachement à la religion catholique, et votre vénération pour le chef catholique, successeur de Saint Pierre à Rome: nous vous exhortons à conserver cette vénération, et à rester inébranlables dans cette foi.

Pour nous, et nos successeurs sur le trône de France, nous promettons de vous donner, à vous et à tout votre peuple, notre protection spéciale, comme nous la donnons aux Français eux-mêmes, et nous nous emploierons en toute circonstance à tout ce qui contribuera à votre prospérité ».

24 mai 1250, 24e de notre règne. Donné à Saint-Jean-d’Acre.

ESSAI SUR LA DOMINATION FRANCAISE EN SYRIE DURANT LE MOYEN AGE PAR E. G. REY 1866

Croisades

ESSAI SUR LA DOMINATION FRANCAISE EN SYRIE DURANT LE MOYEN AGE

 

PAR E. G. REY

 

1866

 

 

Il y a près de dix ans, un premier séjour en Orient me révéla toute l’importance des croisades beaucoup plus complètement que ne l’avait fait la lecture des historiens, et je n’hésitai pas alors à diriger toutes mes recherches de ce côté.

Chargé par Son Excellence M. le ministre de l’instruction publique de l’annotation complémentaire des Lignages d’outre-mer de Dufresne du Cange, j’ai commencé la publication de ce grand travail, qui fait partie de la Collection des documents inédits relatifs à l’histoire de France.

Je prépare en ce moment l’étude des forteresses élevées en Syrie et à Chypre du temps des croisades.

J’essayerai dans un autre ouvrage, consacré aux divisions territoriales et administratives des colonies chrétiennes d’Orient, de combler une partie des lacunes si nombreuses qui existent dans la géographie de la Terre Sainte du moyen âge.

Un laps de temps relativement assez long s’écoulera encore avant l’entier achèvement et la publication de ces divers ouvrages ; je me décide donc à tracer ici en quelques pages le programme que je me suis donné la tâche de remplir.

 

 

I

 

 

Dans le cours de mes deux derniers voyages en Syrie, un fait m’a frappé qui intéresse l’histoire générale de l’Europe et la nôtre en particulier : c’est l’esprit d’organisation politique apportée en Orient par les croisades ; c’est l’établissement d’un système social non seulement dans la Palestine dont nous avons la carte et les annales, mais au-delà encore dans les vallées inconnues et inexplorées qui semblaient être restées en dehors de la grande entreprise occidentale en Orient. Là pourtant, dorment dans l’oubli des monuments qui sont les vestiges de notre domination et portent l’empreinte d’une pensée française.

Les Assises de Jérusalem nous révèlent comment la société féodale fut transportée en Orient. Les diplômes et les chartes sortis des chancelleries de Jérusalem, de Tripoli, d’Antioche, sont des témoins irrécusables et singulièrement curieux à consulter. Enfin les Lignages d’outre-mer de Dufresne du Cange, dont la publication a été entreprise par le ministère de l’instruction publique, jettent de nouvelles lumières sur cette œuvre nationale et lointaine de nos pères. Mais moi-même, en dépouillant ces archives, j’étais forcé de reconnaître, je l’avoue, que l’étude longue et sérieuse de ces documents n’est que la moitié de la tâche qu’il faut accomplir, qu’elle se trouve toujours incomplète par quelque endroit et qu’enfin on a eu raison de dire : « La connaissance des lieux serait nécessaire si l’on entreprenait d’écrire une véritable histoire des croisades[1] ».

Un doute subsiste en effet sur la portée réelle et la valeur positive des croisades quand on juge l’esprit de l’entreprise par ses résultats. Plus les documents écrits sont nombreux, plus on est tenté de croire qu’une illusion un peu ambitieuse et irréfléchie emportait nos ancêtres vers la Terre Sainte, s’il était vrai que les parchemins seuls gardent la trace de leurs espérances.

Or la domination française en Syrie est écrite sur le sol par les monuments militaires et religieux qui portent le double caractère de la société du temps. L’étude des lieux par le géographe et l’archéologue justifie la conception politique des chefs et concorde avec les documents diplomatiques des chancelleries. Partout sur son passage le voyageur rencontre, avec une émotion extrême, la preuve muette mais encore vivante de l’unité de l’œuvre. J’ai entrepris cet examen en 1859 comme un voyage de découvertes. J’étais conduit en quelque sorte par un pressentiment. Je l’ai renouvelé en 1864 après m’être initié de plus près encore à l’étude des archives chrétiennes et des historiens arabes. Aujourd’hui, en réunissant ce que j’ai vu et ce que j’ai lu, en achevant du même coup de rassembler mes notes et de publier les Lignages d’outre-mer, je me persuade que l’histoire de la domination française en Syrie est un des faits les plus intéressants à connaître pour quiconque n’est pas indifférent aux destinées de son pays, et je dégage de mes notes pour les soumettre au public, comme spécimen de mes travaux, quelques considérations générales et les preuves essentielles qui ont rapport à cette question.

 

 

II

 

 

Les croisades en Terre Sainte ne sont pas, à proprement parler, un événement. Croire qu’il a suffi de la parole éloquente d’un moine ou du repentir d’un seigneur pour susciter ces grandes expéditions n’est plus possible. C’est un mouvement d’opinion très énergique, mais très réfléchi et mûri longuement, qui a été dirigé un jour par des chefs intelligents, et la pensée de conquête qui s’y remarque a été fortifiée par une pensée d’organisation.

Les croisades entreprises en Europe, les croisades intérieures, celles de l’ordre teutonique en Prusse, de Simon de Montfort en Languedoc et des rois espagnols chez eux, n’offrent pas le même caractère ou ne l’ont pas au même degré.

En Prusse et en Espagne on combat pied à pied, la lutte est successive ; on se replie ou l’on avance selon les temps. En Languedoc on n’ose pas concevoir immédiatement l’idée de rendre français les pays de langue provençale qui sont chrétiens. Là, les chevaliers arrivent au printemps pour combattre pendant quarante jours les hérétiques albigeois, mais ils ne veulent pas s’établir sur les terres de Raymond, comte de Toulouse.

On les en prie, ils s’y refusent : témoin le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol qui déclarent, quand l’abbé de Cîteaux leur offre des terres, ne pas avoir la convoitise de l’autrui.

« Puis il leur dit que dans la contrée par les croisés conquise, il veut qu’il y ait tout de suite (pour gouverneur) un seigneur d’élite. Il propose au comte de Nevers de l’être ; mais (celui-ci) ne veut à aucun prix consentir ; le comte de Saint-Pol non plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu’ils puissent vivre, ils ont assez de terre dans le royaume de France, où naquirent leurs pères, et n’ont aucune envie de la terre d’autrui. Et (l’on croirait que) dans tout l’host, il n’y a pas un (baron) qui ne se tienne pour trahi s’il accepte cette terre[2] ».

L’homme qui accepta la terre d’autrui fut un ambitieux, Simon de Montfort, qui, ne pouvant égaler les grands feudataires, voulut à tout prix se tailler des domaines proportionnés au rang où son ambition tendait à s’élever.

Les croisades en Terre Sainte ne présentaient pas les mêmes obligations restrictives de seigneur à seigneur, elles ne permettaient pas des expéditions à courte échéance, elles exigeaient, ou du moins elles supposaient, un but plus absolu et des prévisions plus précises ; enfin elles devaient réunir comme des forces diverses et faire converger sur un même point les intérêts et les croyances de ceux qui y consacraient une partie de leur vie.

Les causes des croisades sont de trois ordres : religieuses, militaires et commerciales ; elles intéressent également toutes les idées des peuples.

L’idée religieuse qui date de loin a été incessamment entretenue par la coutume des pèlerinages aux lieux saints, coutume ininterrompue durant tout le moyen âge ; depuis le jour où Constantin devenu empereur a embrassé la foi du Christ, mis fin aux persécutions et inauguré politiquement la suprématie de l’Eglise, il part de toutes provinces romaines des pèlerins qui tracent la route future des croisades. Plus tard, quand la barbarie et l’empire se fondent ensemble sous la main créatrice de Charlemagne, l’unité morale de la chrétienté prend chez les guerriers germains une couleur chevaleresque. Les compagnons du chef, les pairs, entrevoient le monde oriental comme le but mystérieux des entreprises extraordinaires ; et au-delà de Rome où Charlemagne s’est fait couronner, Jérusalem semble déjà marquée comme la métropole à reconquérir.

L’imagination populaire s’empare de ce rêve magnifique que la foi encourage, et bientôt l’écho de ces pensées retentira dans les chansons de gestes, dans les poèmes du voyage de Charles Magne à Jérusalem, de Raoul de Cambrai, de Girard de Viane et surtout de Roland : c’est l’auteur de la Chanson de Roland qui fait intervenir Dieu même pour entraîner la France en Orient :

« Charle est couché dans sa chambre voûtée ;

Saint Gabriel de par Dieu lui vint dire :

Charles, convoque encor ta grande armée,

Va conquérir la terre de Syrie.

Tu secourras le roi Vivien d’Antioche

Dans la cité que ces payens assiégent ;

Là les chrétiens te réclament et crient ».

 

On s’excite à la croisade. Les incursions de l’islamisme en Europe irritent encore les colères et les aspirations de la foule.

Dès le commencement du XIe siècle, les plus grands seigneurs du temps subissent l’action de cet enthousiasme dont nous venons de signaler la trace dans les chants populaires ; on compte parmi les pèlerins qui se rendirent alors en Terre Sainte, Hélie Ier, comte de Périgord ; Gui, comte de Limoges ; Thierry, comte de Hollande ; Conrad de Luxembourg ; Robert de Flandre ; Guillaume IV, comte de Toulouse ; Robert Ier de Normandie, et une foule d’autres. Mais c’était là une simple avant-garde. La foi toute seule pouvait enflammer les cœurs ; elle ne suffisait pas à déterminer une entreprise bien concertée.

D’autres mobiles agirent sur l’esprit de l’Occident. Je viens de parler des normands : ils représentent le génie d’entreprise.

Ce sont les derniers envahisseurs, et la mer est leur chemin. A peine établis dans le Nord de la France, ils portent leurs courses sur la Méditerranée et s’emparent de la Sicile. Le succès de Robert Guiscard et de ses compagnons, qui paraît au premier abord un heureux coup de main, exerça une influence décisive sur l’esprit des cités et des nations qui touchaient à la Méditerranée. On pouvait donc, avec quelque hardiesse, se saisir de terres nouvelles, se tailler des royaumes au Sud et à l’Est de l’Europe, et s’y créer des monarchies indépendantes des rois suzerains. On pouvait prendre pied en Sicile comme les normands, ou dans l’Espagne arabe comme les Castillans à cette époque, et refouler l’islamisme en marquant d’avance les étapes de la conquête. Enfin on pouvait, à l’exemple d’Henri de Bourgogne, choisir pour ce dessein des pays d’une richesse proverbiale ; car les normands s’enrichissaient en même temps qu’ils se faisaient rois.

Marseille et les républiques maritimes de l’Italie furent plus touchées de cette dernière perspective que du reste. Le commerce avec le Levant faisait leur vie. Des côtes de l’Asie Mineure arrivaient les vins précieux, les belles pelleteries et les produits manufacturés, tels que les cotons, les toiles peintes, les étoffes de Damas. Ces objets de luxe rapportés par les vaisseaux de Venise et répandus en Europe entretenaient une idée du luxe asiatique qui séduisait le monde féodal et poussait le commerce à de nouveaux développements. Dans le même temps où l’on parlait des pèlerinages chrétiens et des conquêtes normandes, on montrait de loin les comptoirs des négociants vénitiens, comme Alexandrie, vaste entrepôt des marchandises de l’Inde, de l’Arabie, de la Perse, ou les comptoirs des Génois, des Pisans, des Amalfitains. Le luxe et l’activité commerciale qui régnaient à Amalfi ont inspiré à un poète du XIe siècle une description en vers citée par Muratori[3]. Un autre auteur contemporain n’en parle pas avec moins d’admiration.

« C’était chose merveilleuse, dit-il, que l’abondance de l’or, de l’argent et des marchandises précieuses qui s’y trouvaient. Toutes les places, toutes les maisons, dans les occasions solennelles, étaient tendues de draperies de soie, de brocard et de pourpre, avec des tapis de grande valeur, tandis que par les rues les précieux aromates de l’Orient brûlaient et embaumaient l’air ! ». Les marins et les négociants de ces villes de la Méditerranée étaient naturellement les précurseurs de la croisade dont ils devaient plus tard devenir les auxiliaires et les guides.

Mais, on le sait d’avance, ces guides ne sont pas de ceux sur lesquels on doit compter absolument. Intéressés par position et par calcul à aider à l’occupation de la terre sainte, ils sont inconstants par cela même qu’ils sont intéressés. L’ambition commerciale ne suffit pas plus à résoudre seule la grande question de la croisade que l’ardeur nomade et conquérante des normands, que l’enthousiasme religieux de la foule ou que les accents des poètes. Toutes ces causes sont essentielles et capitales ; aucune d’elles n’est déterminante.

Il manque un plan d’ensemble dans lequel viennent se réunir ces causes diverses comme autant de forces ; il faut qu’un homme ou qu’une nation propose ce plan, combine la coopération de tous, trace l’expédition, assure la conquête et règle d’avance la prise de possession. C’est la France qui paraît avoir apporté cette idée virile et définitive d’organisation.

 

 

III

 

 

Au moment où l’Europe était le plus vivement préoccupée des progrès des arabes et sous le coup d’une nouvelle invasion musulmane, à la fin du XIe siècle, son plan d’expédition fut proposé.

L’heure était bien choisie pour se faire écouter. La plus grande partie de l’Asie Mineure, la Syrie, l’Egypte, l’Afrique romaine, l’Espagne et la Sicile avaient déjà été subjuguées par l’islamisme qui sorti des sables brûlants de l’Arabie venait menacer Rome même.

Vainement paré du titre et d’un lambeau de la pourpre des Césars, Alexis Comnène, assis sur le trône chancelant de Byzance, appelait alors l’Occident chrétien à la défense de ce dernier débris de l’empire romain.

Le chef de la chrétienté et la France proposèrent le moyen le plus sûr de parer à cette invasion : c’était de la prévenir en portant la guerre au sein même de l’Orient, et d’y former des établissements considérables.

On avait pu étudier ce projet pendant toute la durée du siècle, grâce aux pèlerins qui affluaient à Jérusalem, qui appartenaient à toutes les classes et qui observaient le pays. Ce n’étaient plus des individus isolés. En l’année 1054, on vit partir pour Jérusalem l’évêque de Cambrai accompagné de plus de 3000 pèlerins ; peu après 7000 autres y suivirent l’archevêque de Mayence.

Parmi ces pèlerins, les plus lointaines contrées de l’Europe étaient représentées ; il y avait des gens originaires de l’Irlande, des îles Faroer, des Orcades, de la Suède et de la Norvège, et nous savons que ces divers pays entretenaient alors des relations suivies avec la Syrie[4].

La France fut donc comprise de toutes les nations chrétiennes quand elle leur adressa un appel par la voix du pape Urbain II, et qu’elle leur soumit un projet positif et réalisable.

 

 

IV

 

 

Le plan de campagne qui semble avoir été arrêté avant le départ de l’armée en 1096, fut très habilement conçu. En voici l’exposé rapide :

S’appuyer sur l’empire grec pour ébranler la puissance musulmane en Asie Mineure ; pénétrer avec son aide aussi loin que possible à travers ce pays, se diriger vers le Taurus, puis s’ouvrir les armes à la main la route de la Palestine ;

Fonder, comme on l’a fait, la principauté d’Edesse et conquérir toute la Syrie avec une partie de l’Arabie Pétrée ; mettre ainsi le grand désert de Palmyre entre les Etats des califes de Bagdad et les colonies chrétiennes qui, séparant de la sorte l’Arabistan de l’Egypte, diviseraient le colosse de la puissance musulmane en deux parties, et resteraient défendues par des frontières naturelles contre les efforts de l’islamisme. Au Sud, l’Arabie Pétrée et le désert de Sin les séparaient de l’Egypte.

Ces obstacles semés par la nature concourraient puissamment à la défense du nouvel Etat en lui assurant cet avantage sur toutes les armées qui auraient tenté de l’envahir : qu’avant d’atteindre les frontières, elles auraient eu à supporter des fatigues et des privations sans nombre, et que parvenues là, elles se trouveraient en présence de troupes fraîches et pleines d’ardeur combattant pro aris et focis.

La marche suivie par l’armée chrétienne, les donations faites par l’empereur grec paraissent venir corroborer le peu que nous savons de ce plan.

 

 

V

 

 

La formation des principautés ne fut que l’application politique de ce plan militaire.

Au-delà du Taurus, entre cette chaîne de montagnes et la mer, les populations arméniennes qui appartiennent à la chrétienté viennent d’occuper, sous les premiers princes de la dynastie roupénienne, la Cilicie et le versant Sud du Taurus. Ce nouvel Etat, fortifié par l’arrivée des Francs, devient le royaume d’Arménie. Il assurera ainsi aux chrétiens pour frontière naturelle, vers le Nord, les montagnes du Taurus.

Edesse déclarée sous Baudouin principauté française, met au pouvoir des croisés la Mésopotamie jusqu’au Tigre. Elle fermera la route de ce côté aux armées que les princes mahométans de Mossoul et de Bagdad enverraient au secours des émirs musulmans de Syrie.

Cette province entièrement conquise, ainsi qu’une partie de l’Arabie Pétrée jusqu’à Etzion Gaber, devenait de la sorte entre les mains des Francs une colonie de premier ordre.

Les événements, la configuration du pays et la nécessité de donner à certains princes occidentaux venus en Syrie des fiefs proportionnés à leur rang, décident la formation des principautés d’Antioche et de Tripoli.

Le reste du pays subdivisé en fiefs secondaires, comme les comtés d’Ascalon, de Jaffa, de Césarée, la principauté de Galilée, etc., forme le domaine royal.

 

 

VI

 

 

Ces grandes divisions du territoire sont à peine terminées, que les Francs procèdent à l’organisation intérieure des principautés. Elle est immédiate, ou du moins elle est préparée d’avance.

Les nouvelles conquêtes se partagent en fiefs, se couvrent de châteaux, d’églises, de monastères, et sont soumises dans toute leur étendue à un système social qui embrasse la population indigène comme les conquérants.

Les institutions de la guerre et celles de la paix sont fondées ; la défense du sol est répartie, le droit de possession déterminé, le soin de la culture et des irrigations[5] assuré, les corvées, les droits d’herbage et jusqu’aux pêcheries maritimes et fluviales s’y trouvent réglementées[6].

L’organisation militaire est réglée par les 271e et 272e chapitres des assises de la haute Cour : le premier indique le nombre de chevaliers dus par chaque fief, et le second celui des sergents dus par les églises et les bourgeoisies pour la défense du royaume.

Nous savons en outre que les grands ordres militaires avaient à leur solde des chevaliers et des sergents[7] engagés dans les divers fiefs, moyennant une redevance annuelle, et qui en retour devaient le service militaire à la réquisition du grand maître de l’ordre.

Durant les dernières années du royaume Latin de Jérusalem, ces grands ordres militaires deviendront possesseurs de la plupart des fiefs et des châteaux, qui, par leur position, sont des points stratégiques de premier ordre, et ils les transformeront en vastes places d’armes, pour garder les passages, dominer les provinces, en assurer la soumission, et au besoin servir de base aux opérations d’une armée tenant la campagne.

Le détail était prévu. Chaque possession territoriale devait en temps de guerre un nombre déterminé de cavaliers, nommé chevalée[8].

En temps de paix, elle prenait l’aspect d’un pays régulièrement administré et régi par une loi civile uniforme. Elle était comprise dans le cadre des subdivisions rurales.

Les subdivisions rurales ou casaux avec leurs redevances sont indiquées très nettement dans les chartes de donation ou d’échange remontant à cette époque et qui nous sont parvenues.

Chez les Latins, le nom de casal était donné à des villages ou à des fermes habitées par des syriens chrétiens et musulmans, des grecs, des turcs ou même des bédouins. La population se divisait en hommes liges devant le service militaire, et parmi lesquels il y en avait quelques-uns d’origine franque, et en vilains ou serfs ruraux. Le territoire du Casal de partageait en gastines et en charrues[9] ; sur leur nombre généralement on fixait les redevances dues par le casal à la seigneurie dont il dépendait.

Dès que la guerre réclamait les bras du cultivateur, on opérait dans le plus grand ordre l’appel de cette landwehr agricole.

Le continuateur de Guillaume de Tyr[10] dit que les quarante jours qui précédaient la cessation ou la rupture d’une trêve avec les sarrasins étaient employés à retirer les gens des casaux pour les faire rentrer dans les villes ou dans les forteresses.

Telle était, dans ses traits principaux, l’organisation militaire et rurale des principautés chrétiennes.

Les rapports des chrétiens avec les indigènes s’établirent promptement et avec la même sagesse politique. Ce que l’on a dit au siècle dernier de l’intolérance, du fanatisme et de l’aveuglement des Francs en face de l’islamisme est démenti par les faits. Ils vécurent ensemble non seulement dans les campagnes, mais dans les villes, dans les montagnes, dans les ports de mer et jusque dans les rangs de l’armée occidentale.

Il y avait alors à la solde des chrétiens de Palestine et combattant dans leurs rangs sous le nom de Turcoples, un grand nombre d’arabes musulmans, et la charge de grand tucoplier ou chef des Turcoples devint un des grands offices de cour.

Dans les monts Ansariés habitaient alors les Assassins ou Bathéniens de Syrie et leur chef désigné dans les chroniques sous le nom de vieux de la montagne. Durant le XIIe siècle et le commencement du XIIIe siècle, ils furent tributaires des Hospitaliers ; leurs possessions se bornaient alors aux environs de Massiad et à quelques châteaux de la haute montagne. Ces sectaires, ou plutôt cet ordre originaire de la Perse, comptait en Syrie un grand nombre d’adeptes que gouvernait le Daï el-Kabir ou grand prieur de l’ordre résidant à Massiad, et qui souvent fut en bonne intelligence avec les princes chrétiens ; il reçut à Massiad le comte Henri de Champagne en 1194 et le combla des plus riches présents.

Les historiens arabes eux-mêmes reconnaissaient assez souvent dans leurs écrits la bonne intelligence qui régnait dans les casaux entre les populations chrétiennes et musulmanes.

Enfin une dernière preuve nous reste de cette harmonie habilement ménagée entre les indigènes et les nouveaux venus : c’est la création d’une monnaie spéciale et pour ainsi dire internationale pour servir les intérêts unis de deux peuples alliés et la fusion de leurs affaires.

Les émirs ne tardèrent point à s’allier aux princes Francs, et par suite des transactions commerciales qui s’établirent entre les deux races, il fallut adopter des types monétaires qui pussent avoir cours dans tout l’Orient ; on frappa dans les ateliers d’Acre, de Tyr, d’Antioche et de Tripoli des monnaies imitées des dinars arabes avec des légendes chrétiennes en caractères orientaux devenues nécessaires aux populations indigènes des villes et surtout à celles des casauz.

Je m’arrêterais volontiers à ce dernier témoignage que tout le monde peut vérifier par une simple étude numismatique. Il démontre le résultat obtenu. Veut-on davantage ? Faut-il trouver quelque part, inscrite formellement, l’intention des chrétiens ? On peut la lire en toutes lettres dans les listes de donation des casaux. Là en effet on trouve énumérés non seulement ceux que possédaient les chrétiens, mais ceux qui étaient « entre les mains des infidèles[11] ». Rien ne paraît plus naïf et plus étrange tout d’abord que cette indication. Si l’on y réfléchit, rien n’est plus significatif.

Les chrétiens, en effet, ont marqué à l’avance leur terre, leur droit de conquête, leur plan d’occupation dans ce dénombrement qui va au-delà et en avant de la conquête[12]. Ils dessinent un cadastre préventif ; ils prétendent à une possession future ; ils anticipent sur l’organisation des principautés, parce qu’ils ont un plan préparé d’avance[13].

Il faut donc signaler très spécialement ces listes importantes, et y joindre les périples consacrés au littoral.

Grâce aux listes d’ailleurs, il est aujourd’hui facile de retrouver sous les noms arabes modernes ceux des villages des Francs et d’y retrouver sous la forme actuelle les désignations du moyen âge.

Par l’étude des périples de la côte de Syrie écrits durant cette période historique, j’ai relevé les noms qu’avaient pris alors presque toutes les pointes et tous les mouillages de ce littoral. Les uns étaient restés arabes, les autres avaient été latinisés, et même certains d’entre eux avaient reçu des noms purement français[14].

Mais j’aurai occasion d’ailleurs de m’étendre longuement sur ces divers sujets, dans l’étude que je prépare sur la géographie des croisades en lui donnant pour base le dépouillement des documents contemporains.

Ce que ne donnent pas les listes ni les périples, ce que le voyageur doit aller, non plus vérifier, mais découvrir, ce sont les châteaux. Les auteurs qui ont écrit de loin, les critiques qui décident rapidement sur l’histoire au nom de leurs préjugés, prononcent que la domination latine en Syrie fut nominale et éphémère. L’excuse de leur erreur est l’ignorance où nous sommes restés longtemps des traces laissées par les croisades, et parmi lesquelles il faut citer les châteaux au premier rang. Ils sont encore là, en grand nombre, les uns debout et intacts, les autres montrant leurs débris comme des témoignages.

Il faut s’arrêter à l’étude de ces monuments et voir quelle place ils occupaient dans le système. C’est la partie de ce travail sur laquelle je n’ai pas le droit d’être bref, puisque la description de ces positions militaires n’est pas ailleurs.

Les châteaux s’élevèrent au milieu du XIIe siècle environ, quand les Francs se trouvèrent maîtres de tout le littoral de la Syrie.

Les possessions chrétiennes comprenaient cinq régions distinctes : sur le littoral, le royaume d’Arménie, les principautés d’Antioche, de Tripoli et le royaume latin ; à l’intérieur la principauté d’Edesse, qui bornait à l’Est le royaume d’Arménie.

Malheureusement la conquête n’avait pas été complète en ce que les sultans d’Alep, d’Hama et de Damas avaient conservé leurs Etats. On peut donc marquer comme limite orographique à l’Est des possessions chrétiennes une ligne formée : au Nord, par les monts des Ansariés, qui séparent les principautés d’Antioche et de Tripoli de leurs voisins musulmans de Hama ; vers le centre, par la chaîne du Liban qui s’élève entre les chrétiens et les sultans de Damas ; au Sud, par le Jourdain et la mer Morte. Les colonies françaises se prolongeaient encore par la situation encore plus méridionale des forteresses de Karak et de Montréal ; le territoire qui dépendait de ces châteaux portait le nom de terre d’outre-Jourdain.

 

 

VII

 

 

Le midi de la Syrie formait le royaume proprement dit, s’étendant du Sud au Nord avec Jérusalem pour capitale, et dont Nazareth, Banias, Naplouse, Rame, Lydda, Hébron ou Saint-Abraham étaient à l’intérieur les principaux fiefs ecclésiastiques ou militaires.

Le long de la mer existait une série de ports où débarquaient les croisés : c’étaient Ascalon, Jaffa, Arsur, Césarée, Caïphas, Acre, Tyr, Saïette et Barut, habités particulièrement par des marchands italiens, généralement originaires de Venise, de Gênes ou de Pise, auxquels de nombreux privilèges avaient été concédés dans ces villes maritimes sous l’influence de la part prise par les républiques italiennes à la première croisade. Le désert formait la ligne Sud du domaine royal allant de l’Est à l’Ouest, de la mer Morte à la Méditerranée et que défendait une ligne de forts ou postes fortifiés commençant à Zoueïra, près de l’extrémité Sud du lac Asphaltite et comprenant Semoa, Karmel, Beto-Gabris, Gaza et le Darum que je crois avoir identifié avec Khan-Younes.

En arrière de cette première ligne se trouvaient les forteresses d’Iblin, de Blanche Garde, et du chastel Beroard.

Une vaste plaine régnant le long de la mer depuis le Darum jusqu’au mont Carmel et qui de nos jours encore est d’une étonnante fertilité, formait environ le tiers de la superficie du royaume ; le reste se composait de la région montueuse qui commence au-dessous  d’Hébron et se prolonge entre la plaine dont je viens de parler et la vallée du Jourdain, formant alors la limite orientale des établissements chrétiens ; jusqu’aux premières croupes du Liban, entre l’extrémité Sud de cette chaîne et le lac de Tibériade de nombreuses vallées pouvaient donner passage à une armée d’invasion venant de la Syrie orientale. Aussi une ligne de châteaux en occupe-t-elle les points principaux ; ce sont : les forteresses de Beaufort, de Châteauneuf, de Montfort, de Safad et plus au Sud du lac, celle de Beauvoir.

Longtemps les Francs possédèrent, comme place avancée, de ce côté, au-delà du Jourdain, la ville et le château de Banias.

J’ai dit plus haut que les crêtes escarpées du Liban séparaient au Nord-Est le royaume latin des Etats du sultan de Damas.

Habitées par des populations chrétiennes, ces montagnes formèrent une frontière naturelle à peu près inexpugnable et qui par conséquent n’avait pas besoin d’être gardée ; aussi ne trouvons-nous aucune trace de forteresses élevées de ce côté.

Au Nord entre Barut et Giblet, l’antique Byblos des Phéniciens, la profonde crevasse formée par la vallée du Nahr Ibrahim, l’Adonis des anciens, descendant des sommets les plus élevés du Liban à la mer, forme une délimitation naturelle au-delà de laquelle commence le comté de Tripoli qui s’étend sur les pentes Nord de ces montagnes, au pied desquelles se voient, au bord de la mer, les fiefs de Giblet, du Botron et de Nephin.

Au-delà de Tripoli, le massif libanais est prolongé par une ligne de montagnes formant avec lui un gigantesque quart de cercle.

C’est le Djebel Akkar, contrefort septentrional du Liban, qui vers l’Est formait la frontière naturelle du comté de Tripoli, et auquel est pour ainsi dire greffée, le continuant au Nord, la chaîne des monts Ansariés qui, elle aussi, servit de barrière entre les colonies franques et leurs voisins musulmans ; la domination des comtes de Tripoli sur certains cantons de la rive gauche de l’Oronte n’ayant été qu’éphémère et s’étant bornée à la possession de Mons Ferrandus, qui fut plutôt un poste avancé qu’un établissement.

Ici le travail de l’homme a suivi la nature ; une série de forteresses fut établie pour défendre tous les passages de ces montagnes.

Sur le Djebel Akkar s’élève le château du même nom que gardaient les hospitaliers de Saint-Jean.

Plus à l’Ouest, la forteresse d’Arcas, aujourd’hui ruinée, dominait également la vallée du Nahr el-Kabir, l’Eleutherus des anciens, et était occupée par les chevaliers du Temple.

Dans les montagnes des Ansariés le Krak des Chevaliers aujourd’hui Kalaat el-Hosn commandait le col par où communique la vallée de l’Oronte avec la vaste plaine qui s’étend entre ces montagnes et la mer ; c’était en même temps l’une des principales places d’armes de l’ordre de l’Hôpital.

Au Nord, les châteaux d’Areymeh, de Safita, du Sarc, de la Colée, etc., etc., gardaient les principaux points stratégiques et étaient reliés entre eux par une série de postes secondaires.

La principauté d’Antioche comprenait l’extrémité Nord de la montagne des Ansariés et le bassin inférieur de l’Oronte.

Bien qu’ayant subsisté presque jusqu’à la fin de la domination franque en Orient, cette principauté avait été fort amoindrie après la chute d’Edesse.

Elle était reliée à la principauté de Tripoli par le littoral, la partie des montagnes des Ansariés formant aujourd’hui les cantons de Kadmous et d’Aleïka étaient alors en la possession des Ismaéliens ou Bathéniens de Syrie, qui, bien que tributaires des Francs, avaient conservé leur autonomie. La domination chrétienne proprement dite se bornait donc de ce côté au littoral et à quelques châteaux occupant des positions stratégiques dans ces montagnes, et que les princes d’Antioche avaient cédés de bonne heure aux grands ordres militaires.

Vers l’Est, Alep demeurée au pouvoir des musulmans, et au Nord, le royaume chrétien d’Arménie limitèrent cette principauté pendant la plus grande partie de sa durée.

Quant à la principauté d’Edesse, elle ne subsista guère que cinquante ans, et son territoire n’a encore été que fort peu exploré. Si j’ai eu le regret de laisser beaucoup à faire après moi dans la principauté d’Antioche, je crois pouvoir affirmer que tout est à faire dans celle d’Edesse.

La chaîne des montagnes qui s’étend de Tripoli à Antioche séparant le bassin de l’Oronte de la Méditerranée est, à coup sûr, la partie du pays où se sont conservés le plus de monuments témoins de ces luttes héroïques ; là se voient les grandes forteresses des hospitaliers parvenues presque intactes jusqu’à nos jours.

La plupart des châteaux des croisades qui sont encore debout en Syrie appartiennent à deux écoles dont l’existence et le développement furent simultanés en terre sainte.

La première choisit, suivant l’usage occidental, pour l’assiette de ses forteresses, des croupes de montagnes se détachant en forme de presqu’îles, ce qui en favorisait grandement la défense. – Une double enceinte flanquée de tourelles rondes les entoure, et nous ne saurions méconnaître en elles des spécimens de l’art qui produisit alors en France le château Gaillard des Andelys, puis les murailles de Carcassonne, Coucy, etc., etc.

Cette première école a surtout été mise en œuvre par les Hospitaliers de Saint-Jean.

La seconde école, sous l’influence de laquelle s’élevèrent les châteaux des Templiers, paraît s’être inspirée de la fortification byzantine, issue elle-même de la fortification romaine.

L’état de lutte permanente dans lequel se trouvaient les établissements de Syrie avait fait progresser rapidement l’art de l’ingénieur militaire.

Dès cette époque nous trouvons en usage dans ces châteaux des moyens de défense qui n’apparaîtront en Europe que près d’un siècle plus tard, notamment l’emploi des machicoulis et des échanguettes dont le plus ancien exemple connu en France se voit au château de Montbar, élevé en 1280.

On observe également dans ces forteresses un emprunt fait aux arabes : il consiste en d’énormes talus en maçonnerie qui, triplant à la base l’épaisseur des murailles, trompaient le mineur sur l’axe des défenses qu’il attaquait, en même temps que cet obstacle entravait les travaux de la sape, et qu’ils affermissaient l’édifice contre les tremblements de terre si fréquents dans ces contrées.

Cette première école est représentée par les châteaux des Hospitaliers de Saint-Jean à qui appartenaient Margat et le Krak des Chevaliers dont je vais donner ici une description sommaire.

 

 

 

 

La position de Margat était admirablement choisie pour en faire une grande place d’armes pouvant devenir à un moment donné une citadelle de refuge presque imprenable.

Ce château s’élève comme un gigantesque nid d’aigle au sommet d’une montagne en forme de triangle, dominant majestueusement la mer, dont les pentes escarpées nous portent à croire que la main de l’homme vint encore ajouter sa part à l’œuvre de la nature en taillant comme d’immenses glacis les pentes qui entourent cette forteresse.

On est frappé de la grandeur du site qui offre de chaque côté un aspect différent, mais toujours pittoresque, ayant pour cadre ce beau ciel d’Orient, d’un côté pour horizon les montagnes abruptes des Ansariés, et de l’autre les flots de la Méditerranée.

Vers l’Ouest, une profonde vallée sépare Margat des montagnes de la Kadmousieh dont elle est un contrefort, elle s’y rattache vers le Sud-Est par une langue de terre moins élevée qui en fait en quelque sorte une presqu’île ; et c’est à cheval sur cette espèce d’isthme qu’on a établi les principaux ouvrages de défense.

Le château se compose d’une ceinture de murailles flanquées de tourelles rondes de petit diamètre et ne présentant qu’un étage de défense, suivant l’usage généralement adopté en Europe durant le XIIe siècle.

On y pénètre par une porte ogivale, aujourd’hui privée de sa herse, s’ouvrant dans une haute tour carrée construite avec retrait à chaque étage.

La pointe Sud-Est étant le seul endroit vulnérable de la place, cette première enceinte y est renforcée d’un important ouvrage : c’est un gros saillant en forme de barbacane arrondi au sommet et présentant à la base un talus à pans coupés. Il est établi sur le roc vif, et destiné en cas de siège à arrêter longtemps de ce côté les efforts du mineur.

Au niveau du terre-plein de ce premier retranchement s’élèvent les murs d’une seconde ligne qui renfermait la bourgade du moyen âge, et à la pointe Sud se trouve le massif de constructions constituant à proprement parler le réduit du château.

Dans les principautés chrétiennes d’outre-mer, l’art de l’ingénieur militaire avait rapidement progressé. Aussi Richard Cœur-de-Lion à son retour de la Croisade rompt entièrement avec le système de fortification en usage chez les normands, pour mettre en œuvre des principes nouveaux et probablement d’importation orientale.

L’exemple le plus remarquable que nous en possédions est dans la place de Château-Gaillard qui a plus d’un point d’analogie avec cette forteresse où, après la conquête de l’île de Chypre, Richard Cœur-de-Lion fit enfermer Isaac Comnène, le 5 juin 1191.

Si, quittant l’étude de la première enceinte, nous pénétrons dans la cour du réduit qui forme la partie supérieure du château, le premier monument qui frappe les regards est une petite église gothique transformée en mosquée ; à gauche, se trouvent des bâtiments qui, au temps de l’occupation chrétienne, furent des écuries ou des magasins.

Vers l’Ouest, se voient les ruines de la grande salle formée de quatre travées, dont deux sont encore debout ; peut-être ces voûtes sont-elles les derniers témoins de cette suprême assemblée des chevaliers où fut décidée, le 8 mai 1285, la reddition du Margat, une plus longue résistance ayant été reconnue impossible. La pièce voisine, située au-dessus de la porte du château, et prenant jour vers la mer par une large baie gothique d’où l’œil embrasse un vaste horizon, a conservé le nom de chambre du roi ; ce fut selon toute apparence l’appartement du commandant, et qui sait si le nom qu’on lui donne encore de Divan el-Malek n’a pas eu pour origine la détention, dans ces murs, d’Isaac Comnène ? Les chroniqueurs prétendent que, dans sa prison, ce prince portait des fers et des chaînes d’or et d’argent ; l’infortune lui sembla encore plus lourde, et il y mourut en 1195, inconsolable de la perte de son royaume.

Au Sud de la chapelle et y attenant, est un grand logis à deux étages parfaitement conservé ; il communique avec la grande tour qui, vers le Sud, termine cet ensemble et dont les proportions gigantesques ne sauraient être comparées qu’au donjon de Coucy. Elle mesure vingt-neuf mètres de diamètre et se compose de deux étages disposés pour la défense et percés de meurtrières se chevauchant de manière à envoyer des traits sur tous les points attaquables tournés vers les dehors de la place ; la plateforme qui couronne cet ouvrage était bordée d’un parapet percé de deux étages de meurtrières et présentant un espace assez vaste pour qu’un grand engin pût y être établi, sans inconvénient pour les défenseurs qui garnissent le parapet.

A l’angle Nord-Est se voit encore une autre tour beaucoup moins élevée que celle du Sud ; elle ne contient qu’une salle voûtée et ne paraît avoir été destinée à renfermer qu’un seul engin de guerre. Vers le Nord, il ne reste que des ruines à la place des bâtiments qui fermaient ce côté du château, mais dont, au milieu des décombres, le plan est encore très reconnaissable.

Ici toutes les dispositions telles que crénelages, meurtrières, système des herses, portes, etc., sont de tous points identiques à ce que nous trouvons dans les murailles et le château de la cité de Carcassonne, bien que la forteresse dont nous nous occupons en ce moment soit au moins d’un siècle antérieur, car on ne saurait attribuer à la construction de Margat une date postérieure à la fin du XIIe siècle.

D’abord fief de l’une des principales familles de la principauté d’Antioche, cette place fut cédée en 1186 à l’ordre de l’Hôpital qui en fit son principal établissement après la prise de Jérusalem. Ce château fut pris par le sultan Kelaoun en 1285.

 

 

LE KRAK DES CHEVALIERS.

 

 

Sur une croupe des montagnes qui séparait la vallée de l’Oronte du comté de Tripoli, s’élève la Kalaat el-Hosn ; tel est le nom moderne sous lequel on désigne la forteresse que nous trouvons indiquée dans les chroniques des croisades sous celui du Krak des Chevaliers et appelé chez les historiens arabes château des Kurdes.

Position militaire de premier ordre, en ce qu’elle commande le défilé par lequel passent les routes de Hosn et de Hama à Tripoli et à Tortose ; cette place était encore merveilleusement située pour servir de base d’opérations à une armée agissant contre les Etats des sultans de Hama.

Le relief des escarpes que couronne la forteresse est d’environ 330 mètres au-dessus des vallées, qui de trois côtés l’isolent des montagnes environnantes. Le château que nous étudions ici n’est point une grande habitation féodale fortifiée, destinée à dominer le pays environnant soumis au châtelain qui la possède et dont relèvent tous les fiefs d’alentour. C’est une place de guerre de premier ordre en la possession de l’un des deux grands ordres militaires, créée ou tout au moins reconstruite par lui pour en faire l’un de ses principaux établissements sur la frontière orientale des provinces chrétiennes et qui était assez redoutable à leurs voisins musulmans de Hama et de Massia pour que ces derniers fussent contraints à leur payer un tribut annuel.

Le Krak, car c’est sous ce nom que je désignerai désormais ce château, est encore presque tel que le laissèrent les hospitaliers au mois d’avril 1271 ; à peine quelques créneaux manquent-ils au couronnement des murailles, quelques voûtes se sont-elles effondrées, mais tout ce vaste ensemble a conservé un aspect imposant qui donne au voyageur une bien grande idée du génie militaire et de la puissance de l’ordre qui l’a élevé.

Cette forteresse comprend deux enceintes, dont une formant réduit. La première se compose de courtines reliant des tourelles arrondies à couronnement, composée d’une galerie crénelée avec échanguettes portées sur des consoles en contre-lobes formant sur toute la périphérie un véritable hourdage de pierre.

Vers l’extérieur règne, entre la première ligne de défense et le fossé du réduit, un chemin de ronde en terrasse, qui donnait accès dans les salles placées à la base des tours ; percées chacune de trois grandes meurtrières, elles devaient contenir des arbalètes à treuils. Dans les courtines s’ouvrent de plain-pied, à des intervalles réguliers, de grandes niches ogivales ayant la même destination. Ces défenses peu élevées au-dessus du niveau du sol n’étaient plus en usage en France dès le commencement du XIIIe siècle, ayant l’inconvénient de signaler à l’assaillant les points faibles de la muraille ; mais ici elles n’existent que sur les faces de la forteresse couronnant des escarpes, et par suite à l’abri du jeu des machines, tandis que vers le côté où la colline est jointe au massif dont elle dépend, les murs sont massifs dans toute leur longueur. Comme ce point est le seul vulnérable de la place, c’est de ce côté qu’on s’est efforcé de disposer des défenses d’une grande valeur, aussi le diamètre et par suite la saillie des tours devient plus considérable ; au centre de cette face s’élève une tour carrée, chose fort rare, je l’ai dit, dans les forteresses des Hospitaliers. Bien que séparée de la seconde enceinte par un fossé rempli d’eau, cette première ligne est assez rapprochée des ouvrages qui la dominaient pour permettre qu’au moment de l’attaque, les défenseurs du réduit pussent prendre part au combat. C’est dans un saillant de cette première enceinte que s’ouvrait la porte de la forteresse, au-dessus de laquelle se lit entaillée dans la pierre l’inscription aujourd’hui mutilée qu’y fit graver le sultan Malek Daher Bibars, après le siège qui l’en rendit maître. Voici ce qui se lit encore :

« Au nom du Dieu et miséricordieux la réparation de ce « château fort béni a été ordonnée sous le règne de notre maître le sultan el-Malek el-Daher, le savant, le juste, le champion de la guerre sainte, le pieux, le défenseur des frontières, le victorieux, le pilier du monde et de la religion, le père de la Victoire Bibars…, et cela à la date du jour de……. ».

Une rampe voûtée en pente assez douce pour être très facilement accessible aux cavaliers part de cette porte et vient déboucher dans la cour intérieure de la deuxième enceinte près du porche de la chapelle. La porte est veuve de sa herse comme de ses vantaux, et le coup d’œil que présente l’intérieur de la forteresse, imposant d’ailleurs, est d’une majesté triste et déserte.

La chapelle sert aujourd’hui de mosquée, tandis que la grande salle où se tenaient les chapitres de l’ordre a été transformée en étable, et contient les vaches de l’aga qui garde ce château au nom du gouvernement turc, et qui, ignorant même de l’histoire de sa race et de celle du lieu qu’il habite, s’étonne grandement de l’intérêt que nous prenons à ces glorieux débris, lorsque pour lui la seule jouissance de la vie consiste dans l’inaction et l’oisiveté, et non dans ces travaux pour lesquels nous autres européens nous traversons la mer et donnons notre temps, quittant notre pays, à la poursuite d’une œuvre ou d’une idée.

Mais que de souvenirs à évoquer sous ces voûtes grandioses qui sont du style le plus pur des premières années du XIIIe siècle ! Les élégantes sculptures qui décoraient cette salle, bien que mutilées, n’ont pourtant point encore disparu. Sur l’un des contreforts, près de la porte, se lisent les vers suivants en beaux caractères des temps :

Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur ;

Inquinat omnia sola superbia, si comitetur.

 

Cette cour est partagée en deux : la cour inférieure où se voient la chapelle et la grande salle, puis la cour supérieure à laquelle on arrive par un large perron. A droite et à gauche étaient les logements de la garnison, et au fond s’élèvent trois grandes tours destinées à renforcer le front de la place le plus exposé aux attaques de l’ennemi. Chacune de ces tours se compose de trois étages de défenses, deux salles et une plateforme crénelées ; elles sont reliées entre elles par un énorme massif qui forme courtine.

Toute cette muraille est garnie à sa base de ces gigantesques talus en maçonnerie dont j’ai déjà parlé, et Ibn Fourat dans sa relation du siège de cette forteresse par le sultan Bibars nomme ce réduit la colline, dépeignant ainsi son escarpement :

Au pied de la montagne sur laquelle s’élève ce château, s’étend à l’Est la plaine nommée Bouquéia el-Hosn, et pour les historiens des croisades la Boquée. Ce fut en 1163 le théâtre d’une bataille remportée par les croisés sur Noureddine, et qui a pris dans l’histoire le nom de combat de la Bocquée.

Ce château avait été cédé aux Hospitaliers par Raimond de Tripoli, et demeura entre leurs mains jusqu’en 1271, année où il leur fut enlevé, après un siège de sept semaines environ, par le sultan égyptien Malek el-Daher Bibars.

 

 

LES TEMPLIERS.

 

 

La seconde école a été plus particulièrement adoptée par l’ordre du Temple, et paraît s’être inspirée au contact de l’art byzantin, issu lui-même de la fortification romaine.

Les châteaux de Safita, d’Areymeh, d’Athlit et surtout la forteresse de Tortose, nous fournissent une série de types permettant de donner une étude aussi complète que possible de cet art, dont les meilleures productions se trouvent dans les principautés d’Antioche et de Tripoli, si riches, la première particulièrement, en monuments byzantins.

Les méridionaux, qui étaient alors les intermédiaires naturels entre la France et les croisés établis dans cette partie de la Syrie, en rapportèrent les éléments de l’art religieux qui produisit la plupart des églises élevées dans le midi de la France, durant le cours du XIIe siècle. Peut-être parviendrai-je à établir que le système adopté par cette école ne fut pas sans influence sur les tracés des murailles de plusieurs villes du midi de la France et de l’Italie.

L’étude que nous allons faire de quelques édifices appartenant à cette catégorie doit nous amener à rechercher les principes d’après lesquels les ingénieurs élevèrent les diverses places défendues suivant ce système.

D’abord, le peu de saillie des tours, invariablement carrées ou barlongues, donne à penser qu’ils se sont peu préoccupés de l’importance des flanquements ; tandis qu’à en juger par la profondeur des fossés creusés à grands frais dans le roc et remplis d’eau comme à Tortose et à Athlit, ainsi que par la hauteur des murailles, ils ont tenu à se garantir des escalades ou des travaux des mineurs. Ailleurs, comme à Torun, à Safita et à Areymeh, ils ont assis les bases de leurs murailles au sommet de pentes escarpées, obviant par ce moyen nouveau aux mêmes inconvénients.

Je vais décrire en quelques mots deux ou trois types de châteaux appartenant à cette école.

 

 

 

 

Le nom moderne de Tortose est dérivé du nom d’Antarsous, sous lequel nous trouvons cette ville citée dans les chroniques du moyen âge.

Cette forteresse fut, durant l’existence du royaume latin, l’une des commanderies les plus importantes de l’ordre du Temple, et ses débris présentent aujourd’hui l’un des ensembles les plus curieux de constructions militaires élevées en Syrie pendant les croisades.

Une première enceinte encore reconnaissable sur presque tous les points renfermait la ville du moyen âge, remplacée aujourd’hui par des jardins où la nature a prodigué toutes les splendeurs de la flore orientale ; c’est là qu’entourée de palmiers, s’élève majestueusement la vieille cathédrale de Notre-Dame de Tortose, magnifique vaisseau du XIIe siècle qui durant l’occupation chrétienne fut un lieu de pèlerinage en grande vénération. Le sire de Joinville fut de ceux qui s’y rendirent pendant la croisade de saint Louis, et raconte qu’à cette époque il était grand bruit d’un miracle qui s’y était accompli :

« Notre Dame y fit moult grant miracles, entre autres un homme possédé du dyable. Là où ses amis qui l’avaient céans amené priaient la mère-Dieu qu’elle li donnast santé ; l’ennemi qui était dedans leur répondit : Notre Dame n’est pas ici, est en Egypte pour aidéer au roy de France et aux chrétiens qui aujourd’hui arriveront en la terre à pié contre la payenté à cheval ». Le jour fut noté et se trouva être précisément celui du débarquement de Saint-Louis devant Damiette.

C’est à l’angle Nord-Ouest que s’élève le château composé d’une double enceinte munie de fossés taillés dans le roc et que remplissait autrefois la mer. Cette double ligne de défenses est construite en pierres énormes flanquées de tours carrées ou barlongues. Par le fragment de la seconde enceinte qui a conservé toute sa hauteur primitive avec des crénelages et son chemin de ronde, nous savons que la hauteur totale de cette muraille était d’environ 30 mètres ; au-dessus du fond du fossé, tout autour et formant place d’armes, règnent d’immenses magasins voûtés s’ouvrant de plain-pied sur la coute intérieure du château, au milieu de laquelle s’élèvent tous les accessoires d’une grande forteresse du moyen âge : grande salle, chapelle, donjon, etc…

Le premier de ces édifices, bien qu’en partie ruiné, présente encore un grand intérêt, et ce fut à coup sûr l’une des plus belles et des plus vastes grandes salles élevées en Syrie.

C’était le lieu de réunion où se tenaient les chapitres de l’ordre ; on y recevait les envoyés étrangers, et c’était en même temps une salle d’apparat où l’on suspendait les trophées glorieusement conquis et les étendards qui guidaient les chevaliers sur  les champs de bataille.

Celle-ci se composait de deux nefs séparées par une rangée de piliers et était éclairée par six grandes fenêtres s’ouvrant sur la cour dans l’axe de chaque travée.

Près de là se voit une chapelle assez bien conservée et dont la décoration est des plus simples et présente une grande analogie avec celle de la grande salle.

L’intérieur de ce monument est malheureusement encombré de maisons arabes qui gênent beaucoup pour en juger l’effet. Un avant-porche paraît avoir précédé le portail de cette chapelle.

Au milieu de la place se trouve le grand puits du château. Le reste de l’espace compris entre les murailles, et où s’élevaient, suivant toute apparence, les logements de la garnison, le palais du commandeur, etc., etc., est occupé par la bourgade moderne de Tortose, composée d’une centaine de maisons environ.

Au centre de la place et tangent à la mer, s’élevait un grand donjon carré dont il ne reste que la base. Le donjon a frappé les contemporains qui l’ont vu et les auteurs qui l’ont décrit.

Pour Villebrand d’Oldenbourg, le château de Tortose est un joyau ; les tours en sont les perles, et le donjon, dont il attribue la construction aux rois de France, est la maîtresse pièce.

Pour Jacques de Vitry, il semble qu’il n’existe pas autre chose que le donjon et, au lieu de nommer le château de Tortose, il désigne uniquement la tour d’Antaradus (Turris Antaradis) qui, pour lui, est la force de la place.

Ce fut devant Tortose qu’en 1188 Salaheddine rendit la liberté à Gui de Lusignan et à dix chevaliers choisis par le roi et parmi lesquels se trouvaient Aimery son frère, connétable du royaume, le grand maître du Temple, le maréchal du royaume et d’autres grands officiers.

Tortose resta au pouvoir des Templiers jusqu’à la fin des croisades ; ce fut le dernier point occupé par les Latins en Syrie ; ils n’évacuèrent cette place que le 5 juin 1291.

Les diverses places de guerre possédées au moyen âge par les chrétiens, dans cette partie de la Terre Sainte étaient reliées entre elles par de petits postes ou tours élevés d’après un plan uniforme ; un grand nombre subsistent aujourd’hui, savoir : Bord-ez-Zara, Bourj-Maksour, Om el-Maasch, Aïn el-Arab, Miar, Toklé, etc. C’est cette dernière que j’ai choisie comme type d’étude. – Ces tours qui représentent en petit toutes les dispositions d’un donjon sont invariablement carrées et se composent de deux étages voûtés, subdivisés eux-mêmes par des planches en bois, système dont j’avais déjà remarqué l’emploi dans les casernements du château de Cérines dans l’île de Chypre et au donjon de Jbeil. La porte de la tour est à linteau avec arc de décharge ; un puits se trouve au centre de la salle basse. La porte de l’escalier, donnant accès à l’étage supérieur, s’ouvre au niveau des premières planches ; une plateforme avec machicoulis et parapet crénelé termine l’édifice. Ces tours, qui ne pouvaient avoir qu’une très faible garnison, assuraient la communication des châteaux entre eux.

Le château de Safita, dont l’identification avec le Chastel Blanc, que nous trouvons cité dans les historiens des croisades, comme l’une des forteresses possédées par les chevaliers du Temple, ne saurait être douteuse, s’élève sur les pentes de la montagne des Ansariés et à égale distance environ de Tortose et de Kalaat el-Hosn.

La tour, qui frappe d’abord les regards du voyageur, est l’ancien donjon du château qui couronne une crête dont les pentes s’abaissant brusquement au Nord et au Sud, couvrent suffisamment les abords de la place.

L’enceinte de cette forteresse affecte la forme d’un polygone irrégulier ; elle se compose d’une double ligne de murailles flanquées de tours barlongues, un énorme talus en maçonnerie règne à la base de la première ; entre ces deux enceintes se voient les restes de nombreux magasins voûtés. C’est au centre de la seconde enceinte et au point culminant du château que se dresse encore telle que la virent les chevaliers du Temple la tour du Chastel Blanc, tout à la fois chapelle et donjon de la forteresse. On reconnaît bien dans l’étrange conception de ce monument le génie de ces moines guerriers, si longtemps la terreur des musulmans, l’admiration et la gloire de l’Europe chrétienne qui, jusque dans l’édification du sanctuaire, ont su apporter tous les moyens de défense qu’a pu leur suggérer l’art de l’ingénieur militaire ; de telle sorte qu’ici, les premières lignes enlevées par l’assaillant, la lutte se trouvait transportée au pied de l’autel dans le temple même de ce Dieu pour la gloire duquel on combattait. Cette chapelle sert encore aujourd’hui d’église aux chrétiens grecs qui habitent le village moderne de Safita, et est demeurée sous le vocable de Saint Michel.

A l’étage supérieur est une vaste salle d’armes percée de hautes architraves, et où l’on retrouve sur une plus petite échelle toutes les dispositions intérieures de la grande salle de Tortose.

Une plateforme crénelée couronne ce donjon ; le parapet qui règne à l’entour est percé de meurtrières et de créneaux alternant ; au sommet des merlons les encastrements des volets destinés à abriter les défenseurs, sont encore très reconnaissables. Ici, comme à Tortose, à Areymeh, à Athlit, etc., etc., les meurtrières se ressentent de l’influence orientale, se rapprochent beaucoup de la meurtrière grecque du Bas-Empire, et diffèrent complètement de celles que nous avons déjà observées à Margat ou au Krak et qui sont identiques à celles qui furent en usage en France durant le XIIe et le XIIIe siècle.

De cette terrasse, la vue s’étend au loin sur le pays environnant ; de là, on pouvait facilement échanger des signaux avec les châteaux du Krak et d’Areymeh, ou avec les tours de Tokle, de Miar, de Zara, de Bourj Maksour, etc., etc.

Areymeh, qui appartenait également aux Templiers, domine la vallée de l’Abrasch et combiné avec les châteaux de Safita et de Kalaat el-Hosn, contribue, de ce côté, à la défense du comté de Tripoli ; il est aujourd’hui fort dégradé, mais plusieurs tours et une grande partie de l’enceinte subsistent encore et appartiennent au même système que les deux forteresses que je viens de décrire.

Il faut encore citer parmi les principaux châteaux élevés d’après ce système ceux de Toron et d’Athlit ou château Pèlerin.

 

 

LES TEUTONIQUES

 

 

L’ordre teutonique ou de Notre-Dame des allemands, d’abord congrégation hospitalière, ne fut érigé en ordre militaire qu’en 1198 ; ses possessions furent bien moins considérables que celles des deux autres, et je n’ai pu trouver et étudier qu’une seule forteresse élevée par les Teutoniques en Syrie. On reconnaît facilement que ces chevaliers sont d’implantation récente en Orient ; ils y ont apporté les traditions de leur pays et ils n’ont point séjourné assez longtemps en Terre Sainte pour subir l’influence orientale dont j’ai signalé l’existence dans les châteaux des Hospitaliers et surtout chez les Templiers.

Si les possessions de l’ordre furent peu considérables, par contre ses archives sont parvenues en partie jusqu’à nous et, grâce à elles, j’ai pu reconstituer pour ainsi dire de toutes pièces les moindres fiefs ou casaux lui ayant appartenu, et dont les noms se retrouvent encore parfaitement dans ceux des villages arabes qui les ont remplacés. Ce fut au temps de la croisade de Frédéric II que l’ordre teutonique joua le plus grand rôle en Orient.

Le château de Kreïn que l’on nommait Montfort, était la principale place de guerre de l’ordre.

Il fut commencé au mois de mars 1229, et s’élève sur une colline commandant la vallée de Wadi Korn dans un site grandiose.

Les deux versants de la vallée présentent un mélange d’escarpements abruptes et de pentes boisées de l’aspect le plus pittoresque ; au pied de la hauteur que couronne la forteresse, se voient les ruines d’une jolie église gothique encore bien conservées, et qui tranchent vivement sur le fond de végétation exubérante qui l’enveloppe de toutes parts.

Ce château est aujourd’hui complètement ruiné bien qu’il en subsiste encore assez pour qu’il soit facile de retrouver ses dispositions principales. Il diffère complètement des deux écoles dont je viens de parler, et n’a d’analogie qu’avec certains châteaux des bords du Rhin.

Au milieu des restes de la grande salle, se voit encore debout un énorme pilier dont la base et le chapiteau prodigieux semblent écraser un fût qui en développement ne présente guère plus de la moitié de la hauteur totale du pilier ; ce qui se voit encore de cette salle permet de reconnaître qu’elle était d’un style gothique allemand.

Du côté le plus vulnérable du château, règne une grande coupure taillée dans le roc et en arrière de laquelle existe encore la base d’un donjon carré. De toutes parts, au milieu de ces ruines, on aperçoit à travers les effondrements des voûtes, les magasins qui régnaient sous ce château.

Vers le Sud, dans le flanc des murailles qui bordent les escarpements du Wadi Korn se remarquent encore des traces de la sape des mineurs musulmans : ce sont des entailles longitudinales faites dans le mur, mais n’y ayant point pénétré assez profondément pour amener sa chute. Ces traces du siège de 1271 qui amena la prise de ce château ne sont point sans intérêt, car nous lisons dans une relation de la prise de Montfort par l’historien arabe Ibn Fourat le passage suivant qui paraît y être relatif :

« …Ensuite on commença à faire des trous dans les murs ; le sultan promit mille dirhams aux sapeurs pour chaque pierre qu’on lui apporterait… ».

Ce château assiégé par Malek el-Daher Bibars succomba à la fin de novembre de l’année 1271.

Les grands trésoriers de l’ordre étaient châtelains de Montfort.

Il y a encore un troisième groupe de forteresses que je nommerai féodales, c’est-à-dire desquelles dépendait un fief considérable appartenant à un grand vassal qui en portait le nom. Je ne décrirai ici entre plusieurs autres que les châteaux de Sahioun et de Giblet.

Bien que présentant moins de régularité, on y reconnaît au premier coup d’œil le système et l’influence des ingénieurs qui élevèrent les murs de Tortose, d’Areymeh, etc. Ces diverses places furent-elles élevées simultanément, ou devons-nous accorder la priorité à l’une d’elles est un point que je me réserve de traiter dans mon travail définitif.

 

 

 

 

Le Kalaat Sahioun fut au temps des croisades un des fiefs les plus importants de la principauté d’Antioche. La famille de Sahône qui le possédait a fourni un chapitre aux lignages d’outre-mer ; elle est plusieurs fois mentionnée dans les actes du XIIe siècle, et la veuve de Guillaume de Sahône épousa Joscelin II, comte d’Edesse.

En se réunissant, deux ravins profonds, aux parois abruptes, isolent de deux côtés la colline couronnée par ce château qu’un énorme fossé sépare, vers l’Est, du plateau où se trouvent les ruines de la ville. Le fossé, taillé dans le roc vif, est un des ouvrages les plus remarquables en ce genre laissés en Syrie par les Croisés. La pile du pont qui faisait communiquer la ville avec le château était ménagée dans la masse et apparaît aujourd’hui aux regards du voyageur étonné comme un gigantesque obélisque.

Sur les parois du fossé, une rangée de mangeoires taillées dans le roc à un mètre au-dessus du sol, nous apprend que les chevaux y étaient logés en temps de paix.

Une partie de l’enceinte, plusieurs tours, un vaste donjon carré, des magasins et des citernes énormes, voilà ce qui subsiste encore de l’occupation chrétienne à Sahioun.

Le donjon, la muraille et les tours sont construits avec des blocs de fort grand appareil taillés à bossages. Nous rencontrons ici des tourelles rondes et des tours carrées employées simultanément ; les premières, d’un faible diamètre, massives depuis la base, et n’ayant qu’un étage de défense au niveau du chemin de ronde sont identiques à celles qui furent élevées en France du XIe au XIIe siècle ; les secondes sont beaucoup plus considérables et mesurent de 15 à 20 mètres de côté ; mais, chose digne de remarque, nous observons ici que les tours ont peu de saillie sur les courtines, c’est-à-dire qu’elles sont plus qu’à moitié engagées dans la place ; ne communiquant pas avec les courtines, elles pouvaient, en cas de surprise, devenir autant de forts isolés.

Les chemins de ronde qui couronnent les remparts ont environ la moitié de leur largeur prise en encorbellement, suivant l’usage byzantin ; les créneaux portent la trace d’encastrements de volets destinés à protéger les défenseurs, mais les merlons ne sont pas ici percés de meurtrières.

Quant au donjon, il ne diffère des autres tours que par ses proportions considérables ; composé, à chaque étage, d’une vaste salle, il est couronné par une plateforme crénelée. Trois des entrées de ce château, jadis munies de herses, sont encore debout.

De vastes magasins et deux citernes immenses taillées dans le roc et voûtées en ogive sont tellement bien conservées, que lorsque je les visitai, ces dernières contenaient dans toute leur étendue plus d’un mètre d’eau.

Le château de Sahioun fut enlevé aux chrétiens en 1187 par Saladin, peu après la prise de Jérusalem.

 

 

 

 

Tour à tour ville phénicienne, grecque et romaine, Byblos tomba entre les mains des Francs au commencement du XIIe siècle, et fut donné en fief par la famille de l’Embriac. Pendant toute la durée du royaume Latin en Syrie et à Chypre, on trouve la famille des seigneurs de Giblet mêlée aux événements principaux.

Le château qui fut alors élevé dans cette ville, selon toute apparence aussitôt après sa prise, se compose d’une seule enceinte avec saillants rectangulaires au centre de laquelle s’élève la tour citée par Villebrand d’Oldenbourg ; c’est un donjon carré presque en tous points semblable à celui déjà vu au château de Sahioun.

 

 

 

 

Après la chute d’Acre, les derniers croisés se retirèrent dans le royaume Latin fondé à Chypre un siècle avant, et y continuèrent la lutte contre les infidèles.

La position insulaire de Chypre la mettant à l’abri des grandes invasions, les règles de la défense se trouvent complètement changées ; sur un aussi petit espace, les grandes places de guerre étaient inutiles ; aussi les édifices militaires se bornent-ils à une ligne de postes de surveillance entourant toute l’île, et à quelques châteaux de refuge.

Les postes d’observation sont de petites tours carrées qui ne sont pas sans analogie avec celles qui reliaient entre eux les châteaux de Syrie et dont plus haut j’ai donné Toklé pour type.

Ces postes occupent l’extrémité de tous les caps et permettaient de surveiller les approches de l’île.

Quant aux châteaux, ils diffèrent radicalement de ceux que nous avons vus en Syrie et bien que construits à l’époque qui vit s’élever en France les derniers grands châteaux, c’est-à-dire de 1330 à 1400, on ne saurait établir aucune comparaison entre eux.

Ces châteaux ont été l’objet d’une description sommaire de la part de M. de Mas Latrie ; elle se trouve dans le rapport adressé par ce savant au ministre de l’Instruction publique, le 11 mai 1844.

Ces forteresses, élevées sur des points inaccessibles, tirent toute leur force de la situation de leur assiette, ne sont que médiocrement fortifiées et ne présentent d’analogie qu’avec quelques-uns des châteaux qui vers le même temps s’élevaient en Alsace.

Pour peu que la garnison fût nombreuse et aguerrie, elle pouvait en barrant les sentiers et en empêchant l’escalade des pentes abruptes de la montagne, défendre longtemps les abords du château, avant d’être obligée de se retirer derrière les murs.

La nature a été le seul guide pour le plan de ces châteaux, et l’on ne peut qu’admirer l’art avec lequel l’ingénieur, pour compléter les défenses naturelles, a fait serpenter les remparts sur les rochers les plus abruptes, couronnant d’une redoute chaque sommet et étageant au milieu des escarpements de la montagne les salles, les galeries, les tourelles, les citernes, les escaliers, les chapelles, etc.

Pour les châteaux de l’île de Chypre, on paraît avoir suivi la règle qui existait dans l’antiquité de choisir, pour l’assiette et l’établissement des forteresses, les sites les plus escarpés qui présentent d’eux-mêmes des points d’une défense facile, et où l’art n’a qu’à profiter de l’œuvre de la nature en la perfectionnant.

Les ingénieurs du moyen âge semblent donc avoir été amenés à suivre ce système, par le choix d’escarpements où dans l’antiquité avaient déjà existé des postes fortifiés, établis d’après les mêmes principes auxquels nous devons l’acropole d’Eleuthère en Grèce et la forteresse judaïque de Massada, au bord de la mer Morte.

Je donnerai donc, comme spécimen, dans le travail que je prépare sur les forteresses des croisades, une étude détaillée des deux principaux châteaux : l’un sera celui de Buffavent ou Mont-Lion, l’autre celui de Saint-Hélarion.

 

 

 

 

Les considérations que je viens de présenter et que j’ai tour à tour puisées dans les faits de l’histoire ou appuyées sur les détails descriptifs de mes notes de voyage, établissent ce fait important que la domination française en Syrie fut conçue, organisée et maintenue selon un plan politique qui fait honneur à nos ancêtres.

L’objection qui se présente, et qui paraît naturelle, est le peu de durée de ce système. A mes yeux au contraire plus sa durée fut courte, plus nous devons admirer le rapide développement qu’il avait pris et dont il subsiste tant de traces.

Ce qu’il faut remarquer ou découvrir ce n’est point l’échec final de cette domination, c’est la cause qui explique cet échec. Or elle n’est pas dans l’esprit même de la première croisade ; elle est dans l’oubli de la pensée organisatrice qui fut saine et justifiée par l’histoire.

Au début, je l’ai dit, le concert des forces et l’union des intérêts font marcher ensemble le croyant et le négociant, le chevalier et le cultivateur, les républiques italiennes, les Croisés soumis au pape et les monarchies européennes. C’est l’idée française.

Plus tard, dès la seconde croisade, quand tout est organisé, quand le royaume de Jérusalem et les trois autres grandes principautés sont déjà constituées, on tente d’achever la conquête de la Syrie orientale ; mais dans un autre esprit, qui n’est plus celui de l’unité. L’entreprise de Louis VII contre Damas, seul fait saillant de l’expédition, échoue au milieu des intrigues, des rivalités et des ambitions personnelles, tant il est vrai que le concert primitif était la condition exclusive du succès.

La division des intérêts préside désormais à tout le gouvernement du pays. L’élément militaire est dans les châteaux, l’élément religieux s’isole au bénéfice du clergé, l’activité commerciale se sépare et se retranche dans les ports. Alors le mauvais côté du régime féodal (qui sous d’autres rapports avait sa raison d’être) se fait voir et se développe.

Le principal obstacle qui entrave l’affermissement de la puissance chrétienne en Syrie est le morcellement du pays entre les grands vassaux, souverains à peu près indépendants qui ne sont liés au royaume de Jérusalem que par une obligation de service militaire et la communauté des lois ou assises du royaume. Ces princes ont des cours avec de grands officiers comme de véritables souverains : il y a des connétables, des sénéchaux, des chambellans d’Antioche, de Tripoli, d’Ascalon ou de Césarée.

Seuls, les ordres militaires ont conservé l’unité dans leur sein. Devenus, en quelque sorte, indépendants dans l’Etat, on vit parfois leurs rivalités devenir préjudiciables aux principautés chrétiennes. On doit pourtant reconnaître que ce fut grâce au courage et à l’énergie des chevaliers de l’Hôpital et du Temple que l’occupation de la Syrie par les Francs put se prolonger durant plus d’un siècle encore après la désastreuse bataille de Hattin.

D’une autre part, le clergé de Syrie, par les nombreuses donations territoriales qui lui sont attribuées (bien que plusieurs n’aient jamais été que nominales), devient le plus riche du monde. Un tel état de choses, sans inconvénient en Europe, est très préjudiciable à un royaume de formation récente, en lutte constante contre les ennemis étrangers. Les fiefs ecclésiastiques, lisons-nous dans les assises, « ne fournissent que 3250 sergents et un petit nombre de chevaliers à la défense du royaume ». C’est un contingent proportionnellement inférieur à l’importance de ces fiefs.

Ainsi, il n’y a nul doute que les inconvénients du système féodal, en se produisant au grand détriment du nouvel Etat, n’aient été l’origine des revers qui devaient entraîner la chute de ces colonies.

Voilà comment, à la suite d’une seule bataille perdue, s’affaiblit tout à coup la domination latine, comment les expéditions des Croisés trouvèrent un obstacle là où elles devaient trouver une aide, et comment enfin les croisades furent tour à tour un mouvement immense, magnifique et intelligent de l’esprit occidental, puis un échec irréparable.

Deux seulement furent conduites d’après un plan de conquête et de colonisation : celle de Godefroi de Bouillon et celle de saint Louis ; toutes deux sont essentiellement françaises. En voyant sur le sol de la Syrie la trace de cette domination glorieuse, j’admirais l’ouvrier, et, malgré l’impression douloureuse que laisse dans l’esprit le spectacle d’une entreprise inachevée, je reconnaissais avec fierté que celles des croisades qui furent grandes et eurent un résultat font partie intégrante de notre histoire nationale.

 

[1] M. le comte Beugnot faisait loyalement cet aveu en parlant des beaux voyages de M. de Sauley, dans son Mémoire sur le régime des terres dans les principautés fondées en Syrie par les Francs (Bibliothèque de l’Ecole des chartes, année 1853).

[2] Poème des albigeois, str. XXXIV, édit. Fauriel, p. 56.

[3] Muratori, Dissertatione, 30, p. 50, 51.

[4] Paul Riant, Croisades scandinaves.

[5] Caricature du saint sépulcre, 153, 127, 155, etc., etc.

[6] Cod. Dipl. CXL, p. 171, donation à l’hôpital de Margat, et Cartul. Du saint sépulcre, 74.

[7] Ibid., numéro 77, p. 70.

[8] Sébastien Paoli, Cod. Dipl.

[9] Cod. Dipl. Et Fontes rerum Austriacum, t. II, 1859, etc., etc., etc.

[10] Cout. De Guillaume de Tyr, Liv. XXX, chap. XV, p. 309.

[11] Cod. Dipl. T. I, p. 201.

[12] Ibid., numéro LXXV, p. 75.

[13] Ibid., LXII, p. 42.

[14] Laurent, Peregrinatores medii oevi quatuor sanuto, etc., etc., etc.

Prise de Saint-Jean-d’Acre en l’an 1291 par l’armée du Sultan d’Egypte – Gustave Schlumberger – Paris – 1914

Croisades

Prise de Saint-Jean-d’Acre en l’an 1291 par l’armée du Sultan d’Egypte – Gustave Schlumberger – Paris – 1914

 

 

PRISE DE SAINT-JEAN-D’ACRE

EN L’AN 1291

PAR L’ARMEE DU SULTAN D’EGYPTE[1]

 

FIN DE LA DOMINATION FRANQUE EN SYRIE

APRES LES DERNIERES CROISADES

 

 

On était en l’année du Christ 1291. Philippe le Bel était roi en France et le moine Jérôme d’Ascoli était pape à Rome sous le nom de Nicolas IV. Il y avait près de deux siècles que, sous la conduite de Godefroy de Bouillon, le 15 juillet 1099, les bandes enthousiastes de la première croisade avaient pris d’assaut Jérusalem, la Ville Sainte, et fondé le Saint Royaume d’Outre-mer. Après presque un siècle de luttes souvent glorieuses, les chrétiens d’Orient, à la suite du grand désastre de Hittin, au mois de juillet 1187, avaient dû évacuer Jérusalem retombée sous le pouvoir des musulmans en la personne du grand émir Saladin. Toutefois ils s’étaient maintenus dans presque toutes les cités maritimes de la côte de Syrie, protégés par la fondation à ce même moment du nouveau royaume latin de Chypre sous la bannière des rois Lusignan. Saint-Jean-d’Acre avait été reprise dès 1191 par les guerriers de la troisième croisade. Puis étaient venus les temps de plus en plus difficiles pour les soldats de la Foi. La quatrième croisade avait été en 1204 détournée vers Constantinople. Celle de l’empereur Frédéric II n’avait abouti qu’à une réoccupation éphémère de Jérusalem. Celle du roi saint Louis vingt ans plus tard, vers le milieu du 13e siècle, avait eu, malgré des prodiges de vaillance, la douloureuse issue que chacun connaît. Puis l’enthousiasme même de la Croisade avait fini par faiblir presque entièrement en Occident. Les derniers princes des dernières principautés chrétiennes maritimes de Syrie ne recevaient plus d’Europe que des renforts très amoindris. Associés aux chevaliers des trois Ordres célèbres du Temple, de l’Hôpital et Teutonique, ils ne luttaient plus que très péniblement contre la puissance sans cesse grandissante de toutes les forces militaires de l’Islam en Egypte et en Syrie, au Caire comme à Damas. Toutefois Saint-Jean-d’Acre demeurait la principale forteresse des Francs d’Outre-mer, leur grande capitale militaire et commerciale sur la côte syrienne.

Le fameux sultan d’Egypte, le terrible Bibars, qui avait enlevé successivement aux Latins d’Orient le château des kurdes, Césarée, Jaffa, le Safed et la grande cité d’Antioche, première conquête des Francs de la première croisade, était mort le 19 juin 1277. Encouragés par cette disparition de leur plus mortel adversaire, les chrétiens de Terre Sainte avaient cru pouvoir rompre les trêves de dix années jadis conclues avec lui, profitant de ce que les envahisseurs Mongols mettaient affreusement à feu et à sang le Nord de la Syrie. Mais, après quelques succès, apprenant la défaite totale de ces hordes barbares par le nouveau sultan Kélaoun, redoutant quelque incursion vengeresse de ce dernier, ils avaient cru prudent de transiger une fois de plus. En suite de quoi les chevaliers du Temple, ceux de l’Hôpital, le comte Bohémond de Tripoli, la Commune de Saint-Jean-d’Acre, d’autres groupes latins encore, avaient, par l’entremise de leurs délégués, signé à Rouha, dans la banlieue du Caire, en 1283, puis encore l’an d’après, avec les représentants du sultan, une nouvelle trêve de dix ans, dix mois, dix jours, dix heures. C’était la singulière coutume de l’époque. La loi de l’Islam défendait de conclure et signer une paix véritable entre les vrais croyants et les infidèles ; elle autorisait seulement des trêves.

Ces trêves, la faiblesse même des chrétiens de Palestine leur interdisait d’ordinaire de chercher à les rompre. Il en était tout autrement pour Kélaoun, le puissant sultan d’Egypte. Lorsque ses subtiles et habiles ambassades auprès des princes chrétiens de l’Europe occidentale eurent décidément réussi à déjouer toute velléité de nouvelle grande croisade, il chercha le premier prétexte pour en finir avec les infortunés restes des principautés latines de Syrie. Dès l’année 1285, il profitait d’une prétendue agression des Hospitaliers de Markab pour mettre le siège devant cette splendide et puissante forteresse que Saladin lui-même avait déclarée imprenable. Elle succombait le 25 mai après plus d’un mois de siège. Peu de jours après, le non moins fort château de Maraklée, qui passait aussi pour invincible, immense tour quadrangulaire haute de sept étages aux murs épais de douze condées, capitulait à son tour.

Terrifiés par ces catastrophes, le roi Léon III de Cilicie ou Petite-Arménie et la princesse Marguerite de Tyr se hâtèrent d’acheter à prix d’or une nouvelle et calamiteuse trêve de dix ans.

Rentré au Caire de cette expédition triomphante, le victorieux sultan eut encore la satisfaction de se voir, dans le mois de novembre de cette même année, salué dans son palais des bords du Nil par des envoyés du roi des romains Rodolphe Ier de Habsbourg, par ceux aussi de l’empereur de Constantinople Andronic II Paléologue et de la Commune de Gênes. Ils l’honorèrent des plus riches cadeaux. Ceux de l’empereur allemand étaient présentés par 32 porteurs et consistaient en pelleteries de zibelines et de petits gris, en étoffes écarlates, en vêtements de fin lin vénitien. Les dons de la Commune de Gênes consistaient en deux ballots de satins et de tissus dits « sarsina » d’après des modèles orientaux, plus six faucons de chasse, un grand chien blanc « plus grand qu’un lion », peut-être un ours blanc. Ceux du basileus de Constantinople étaient un ballot de satin et quatre de tapis. Dans l’ambassade allemande figurait un des plus grands voyageurs en Orient de l’époque, qui avait parcouru toute la Palestine, Chypre et l’Arménie, Burchard de Monte Sion.

Deux années plus tard, nouvelles réclamations du sultan. Il se plaint que le prince Bohémond d’Antioche, comte de Tripoli, ait à son tour transgressé les trêves. Une grosse armée qu’il avait dans le Nord de la Syrie assiège Laodicée et la prend à coups de catapultes, le 30 avril 1287. En octobre déjà Bohémond VII, le prince d’Antioche et de Tripoli, meurt sans postérité, et Kélaoun attaque bientôt après sa puissante ville de Tripoli, le principal comptoir des négociants génois avec l’Egypte. Il la prend après 34 jours de siège, le 26 avril 1289, malgré l’arrivée d’une armée de secours partie de Saint-Jean-d’Acre. 19 catapultes et 1500 mineurs viennent à bout de ses formidables murailles.

Une partie des assiégés s’était réfugiée dans l’île placée à l’entrée du port, dans l’église de Saint-Thomas, mais les vainqueurs les y poursuivirent et les massacrèrent jusqu’au dernier. On compta parmi les morts le frère Templier Guillerme de Cordone, autrefois gardien des Franciscains d’Oxford, qui, armé seulement d’une croix, se jeta courageusement à la rencontre de l’ennemi, et aussi Luceta, l’abbesse d’un couvent de femmes, qui, tombée dans la part de butin d’un émir, pour échapper à la souillure fatale, réussit par ruse à se donner la mort, tandis que ses sœurs tombaient dans un horrible esclavage. Elle avait, dit la Chronique, persuadé à son maître sarrasin qu’elle était invulnérable. Lui, voulant s’en assurer, la frappa d’un cimeterre et la tua.

Très peu de temps après tombent aussi Nephin forteresse des Hospitaliers, puis Batroun. Les fugitifs de Tripoli se réfugient à Chypre, à Tyr, à Saint-Jean-d’Acre. Les dernières vieilles cités chrétiennes maritimes de Syrie succombent ainsi les uns après les autres sous les coups des sarrasins. Leur histoire n’est plus qu’une mort lente, une interminable et inévitable agonie. Les lamentations, les plaintes douloureuses de leurs habitants, adressées à leurs frères d’Occident, ne cessent pas un instant.

Cette même année 1289, Jean de Grailly, capitaine des compagnies françaises de Saint-Jean-d’Acre, entretenues aux frais du roi de France, de concert avec les deux frères prêcheurs dominicains Hugues et Jean, avec l’Hospitalier Pierre d’Hezquam et le Templier Bertrand, se rendirent en toute hôte à Rome pour implorer le secours du pape et de la chrétienté occidentale. Ils ne rencontrèrent presque partout, hélas, que d’insuffisantes sympathies. Seul le souverain pontife, Nicolas IV, mit tout en œuvre pour ranimer le zèle des royaumes de l’Occident. Il fit partout, en Italie comme ailleurs, prêcher ardemment la croisade, promit une flotte de vingt galères de Venise et fournit de larges subsides. Il alla jusqu’à faire négocier en faveur des lamentables restes du royaume de Jérusalem auprès d’Argoun, le Khan des mongols, auprès du roi Héthoum II d’Arménie, des Jacobites, des souverains même d’Ethiopie et de Géorgie. Le 5 janvier 1291, il adressait à toute la chrétienté, en faveur de la Terre Sainte, une suprême et déchirante prière.

Entre-temps, dès le mois de mai 1290, en suite des appels à une nouvelle croisade, de nombreuses bandes de pèlerins avaient commencé à se grouper en Lombardie, en Toscane, dans les marches de Trévise et d’Ancône, à Parme, à Modène, à Bologne, pour aller s’embarquer sur les galères de Venise toutes prêtes à partir. Au nombre de vingt, nombre annoncé par Nicolas IV, sous le commandement de Nicolas Tiepolo, fils du doge Jacques Tiepolo et d’une fille du ban de Serbie, de Jean de Grailly et de Roux de Sully, chacun porteur de mille onces d’or, ces navires avaient vogué vers la Syrie, recrutant en route, par la munificence du roi Jacques d’Aragon, cinq autres galères. Mais une partie seulement de cette petite flotte fort mal équipée, encore plus insuffisamment armée, demeura à Acre, ainsi que nous l’allons voir.

Les appels du pape aux souverains d’Europe, à ceux de France, de Hongrie, d’Angleterre se poursuivaient. Partout les prédicateurs prêchaient avec passion pour que les fidèles se ralliassent à la croisade décidée par le roi Edouard d’Angleterre. C’est à ce moment que survint enfin la catastrophe suprême, c’est-à-dire la prise de Saint-Jean-d’Acre, par le sultan d’Egypte ! C’est ce terrible événement que je vais raconter ici.

Saint-Jean-d’Acre, cette première et plus grande cité franque d’Orient, était à cette date une ville extraordinaire, peut-être la plus étrange du monde entier. Depuis des années, tous les débris des populations si longtemps florissantes de l’Orient latin, maintenant chassées petit à petit de toutes les côtes de Syrie, avaient reflué sous la protection de ses gigantesques murailles. D’autre part, on voyait accourir chaque année dans son port des milliers de croisés, plutôt des milliers d’aventuriers d’Occident que n’attirait plus tant la dévotion aux Lieux Saints que l’amour du lucre, du pillage et des batailles. Dans son enceinte résidaient encore les états-majors et les principaux contingents des grands et si fameux Ordres religieux et militaires du Temple, de Saint-Jean de Jérusalem et des chevaliers teutoniques, puis aussi tous les petits corps d’armée entretenus en Syrie par le Pape, par le roi de France, par les divers autres souverains d’Occident, par le roi de Chypre, et une quantité de renégats fuyant pour une raison ou une autre le séjour des villes de l’Islam en Egypte ou en Syrie, enfin toute une immense population louche accourue là de tous les coins de la terre, et qui faisait dire à Jacques de Vitriaco qu’Acre était la « sentine » de toute la chrétienté. Cette masse de soldats, de guerriers, de mercenaires attiraient encore une autre clientèle infiniment nombreuse. D’après un chroniqueur, il y aurait eu en une fois dans cette ville jusqu’à 14000 prostituées.

Un voyageur allemand, appelé Ludolf de Suchem, qui, vers la fin de la première moitié du 14e siècle, visita les ruines de Saint-Jean-d’Acre, et put à cette occasion utiliser les récits de témoins oculaires de son ancienne splendeur, nous a fait de cette ville cette curieuse autant que naïve description :

« Cette célèbre cité d’Acre, dit-il, est située sur le rivage de la mer, construite de blocs de pierre d’une grosseur extraordinaire avec des tours hautes et très fortes, à peine distantes d’un jet de pierre les unes des autres. Chaque porte est flanquée de deux tours. Les murailles étaient, comme elles le sont encore aujourd’hui, d’une épaisseur telle que deux chariots courant en sens contraire pouvaient s’y croiser très facilement. Du côté de terre aussi elles étaient très puissantes, avec des fossés très profonds, protégées encore par une foule de bastions et d’ouvrages de toute espèce. Les places et carrefours dans la ville étaient d’une grande propreté. Toutes les maisons étaient de même hauteur, uniformément bâties de pierres taillées, merveilleusement ornées de fenêtres de verre et de fresques, et tous ces palais, tous ces édifices, nullement bâtis pour les seules nécessités de l’existence, mais bien uniquement pour le luxe et la jouissance, étaient soigneusement et délicatement, au gré et à la fantaisie de leurs propriétaires, décorés de verres, de peintures, de tentures et autres ornements tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les espaces libres dans la cité étaient protégés de l’ardeur du soleil par de splendides tentures de soie ou d’autres tissus. A chaque angle de chaque place s’élevait une très forte tour avec une porte en fer et des chaînes de même pour la consolider. Tous les hauts personnages habitaient dans la banlieue de la ville dans de très forts châteaux et palais. Au centre de la cité demeuraient les artisans et les marchands, chacun cantonné suivant son industrie dans un quartier spécial, et tous les habitants de la ville se comportaient comme jadis les romains, comme des seigneurs qu’ils étaient. Demeuraient dans cette ville par rang d’importance : le roi de Chypre et de Jérusalem et son frère Amaury[2], et encore beaucoup d’autres membres importants de sa famille, les princes de Galilée et d’Antioche, ainsi que le commandant en chef des troupes du roi de France, puis le duc de Césarée[3], les seigneurs de Tyr[4], de Tibériade et Sidon, le comte de Tripoli et Jaffa, le sire de Baruth ou Beirout, celui d’Ibelin, les seigneurs de Pysan, d’Arsuf et de Vaus, comme aussi les nobles de Blanchegarde. Tous ces seigneurs, ducs, comtes, nobles et barons, circulaient par les carrefours de la ville, la couronne d’or en tête avec un appareil royal et chacun en particulier s’entourait, à l’égal d’un roi, de soldats, de gardes et de trabans somptueusement armés, montés sur des chevaux de guerre, merveilleusement ornés d’or et d’argent, chacun s’efforçant de dépasser en luxe tous les autres, et chaque jour c’étaient jeux, tournois et exercices d’armes, toutes sortes de fêtes, de chasses et toutes sortes de divertissements guerriers, et chacun de ces seigneurs, en outre de son palais et de son château, jouissait de toutes sortes de privilèges et d’exemptions d’impôts.

« Dans cette même ville habitaient encore pour la défense de la Foi contre les sarrasins le Maître et les frères de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, de même ceux de l’Ordre Teutonique, des Ordres de Saint-Thomas et de Saint-Lazare. Tous ceux-là vivaient dans Saint-Jean-d’Acre. Là était le siège de leurs Ordres, et sans cesse, de jour comme de nuit, ils combattaient avec leurs compagnons contre les sarrasins[5]. Vivaient encore à Acre les plus riches marchands qui fussent sous le ciel, assemblés ici de toutes les nations de la terre. Là vivaient les Pisans, les Génois, les Lombards, par les maudites discordes desquels Acre fut finalement détruite, car ils se conduisaient tous exactement comme des seigneurs indépendants. Du lever au coucher du soleil on apportait ici toutes les marchandises de l’Univers ; tout ce qui pouvait se trouver d’extraordinaire et de rare dans le monde, on l’apportait ici à cause des princes et des grands qui y demeuraient ».

Tandis qu’en apparence, ainsi qu’il ressort de ce curieux récit, la ville de Saint-Jean-d’Acre, éblouissant le monde du fracas de ses richesses et de la multitude de ses habitants, donnait l’impression d’une faculté de résistance extraordinaire, bien au contraire, à l’intérieur, toutes les forces vives de cette cité se trouvaient comme paralysées par les incessantes et souvent sanglantes dissensions entre les chevaliers des Ordres religieux et les marchands italiens ou encore de ceux-ci entre eux et avec ceux des diverses autres nations. Il n’est pas un chroniqueur de l’époque qui ne fasse incessamment allusion à ces interminables querelles qui constituaient pour cette vaste agglomération le plus grave péril et qui devaient finalement la livrer presque sans défense aux coups des sarrasins maudits. Mais, circonstance peut-être plus douloureuse encore, c’était dans cette immense population d’origine si variée le manque absolu de toute moralité qui rendait impossible l’exercice de toute vertu civique ou familiale. Tous les vices se donnaient libre cours parmi cette énorme agglomération de soldats et de trafiquants accourus ici des quatre coins du monde. Tous les récits chrétiens contemporains, toutes les lettres des hauts personnages d’ordre civil ou religieux retentissent de plaintes amères à l’occasion de ces faits lamentables.

Ajoutez à ces circonstances désastreuses un véritable épuisement de la jeune génération militaire dans toute l’Europe amené par l’immense déperdition de vies humaines et de trésors engloutis depuis tant d’années dans les luttes pour la Terre Sainte ou dans celles qu’avait entreprises la papauté pour la destruction des païens et des hérétiques, comme aussi pour la lutte si prolongée contre Frédéric II, puis après celui-là contre Conrad IV et Conradin. Enfin, à la suite des constants échecs qui avaient été la seule sanction de tant d’espérances, à la suite de tant de prophéties dictées par la politique de l’Eglise, et qui ne s’étaient jamais réalisées, mille voix autorisées avaient commencé à s’élever par toute l’Europe pour critiquer à la fois la conduite du pape et tant d’énergies inutilement consumées dans la lutte séculaire pour la croisade. Par ces causes diverses, le zèle qui avait durant des siècles suscité tant de miracles était, hélas, infiniment diminué. Les malheureux débris de la puissance latine en Orient réfugiés derrière les hautes murailles de Saint-Jean-d’Acre n’allaient presque plus avoir à compter que sur leurs propres forces contre l’effort infiniment puissant du monde sarrasin.

Après les catastrophes qui venaient de marquer la fin lamentable de la dynastie des Hohenstaufen, la ruine de la puissance impériale et l’anarchie germanique, les seules puissances dont le Pape pouvait encore implorer le secours en faveur de la Terre Sainte étaient l’Angleterre et la France. De l’Allemagne même, il est à peine question dans les Bulles pour la croisade. Mais, à Paris comme à Londres, Nicolas IV n’obtenait que de belles promesses dépourvues de sanction. Toutes les menaces divines étaient impuissantes en face de cette immense apathie. Les destinées des dernières possessions latines en Orient allaient donc s’accomplir et les écrivains chrétiens contemporains avouent, avec une rare unanimité, que la terrible catastrophe qui devait les accabler était justement méritée. L’historien arabe Makrizi raconte que les Francs qui venaient d’Occident en Palestine étaient d’ordinaire des aventuriers capables de tous les crimes ! Sans doute ce jugement sévère n’était pas sans fondement. Ainsi que je l’ai dit, les chroniqueurs chrétiens sont tous d’accord pour déplorer l’intense corruption et l’esprit de violence qui régnaient à cette époque dans les derniers établissements latins d’Outre-mer.

Les bandes que le pape Nicolas avait envoyées de Venise à Acre sous le commandement de l’évêque de Tripoli menaient dans cette ville l’existence la plus dissolue et la plus brutale. Passant les jours et les nuits dans les tavernes et les maisons publiques, ne sachant comment employer leur oisiveté, ou bien, suivant certains récits, parce qu’on ne leur payait pas régulièrement la solde promise, ces aventuriers de la pire espèce se livraient vis-à-vis des habitants à toutes sortes de violences et de crimes. Les agglomérations et exploitations agricoles de la banlieue de la ville, appartenant en majeure partie à des musulmans, étaient sans cesse pillées et ravagées par eux. Toute résistance était noyée dans des flots de sang. Tantôt c’était une trentaine de paysans assassinés, tantôt dix-neuf marchands. Le biographe de Kélaoun va jusqu’à reproduire ce récit probablement faux que les chrétiens, après le massacre de ces musulmans, voulurent se donner l’apparence du droit, en pendant comme coupables des musulmans revêtus du costume d’esclaves.

Cette brutale indiscipline des occidentaux fournit trop tôt au sultan l’occasion d’une rupture en apparence légitime. Les plus importantes sources arabes et même latines, l’auteur de la Vie de Kélaoun entre autres, donnent comme origine à l’ouverture des hostilités le fait suivant : « Quelques-uns des guerriers croisés amenés par Tiepolo et Jean de Grailly, dont la solde n’avait pas été payée, fatigués de leur inaction, ayant rencontré dans la campagne de Saint-Jean-d’Acre des paysans syriens musulmans, portant des vivres au marché de la ville, en tuèrent ou blessèrent plusieurs. Atteints par cette sorte de folie sanguinaire qui s’emparait des nouveaux débarqués à la vue des Infidèles, ces hommes parcoururent ensuite bruyamment les divers quartiers de la ville. Parvenus près de l’édifice du Cambio, ils envahirent un des bazars ou fondouks et y massacrèrent plusieurs marchands sarrasins. Quelques chevaliers des Ordres, accourus au bruit, eurent toutes les peines du monde à sauver la vie des autres musulmans épars dans cet édifice en les prenant sous leur protection pour les conduire au château royal. Cet incident, qui fut le prétexte de la rupture suprême, est d’ailleurs raconté très diversement par les écrivains contemporains, surtout lorsqu’ils sont de race et de religion différentes.

Les magistrats d’Acre, fort effrayés, écrivirent au sultan pour s’excuser, lui faisant savoir que des musulmans ayant fait une partie de débauche avec des chrétiens nouvellement arrivés d’Occident, une rixe s’était élevée et que les musulmans s’étant portés à quelques violences avaient été massacrés. « Mais, ajoute l’auteur arabe Mohieddin, le même qui figura plus tard dans diverses négociations que je vais raconter, ces excuses étaient sans fondement ». « Je tiens, poursuit cet écrivain, d’une personne qui était alors dans la ville, que la chose s’était passée de la manière que voici : « Un musulman avait séduit la femme d’un riche bourgeois d’Acre, ayant fait avec une partie de débauche dans un jardin situé hors de la ville ; tout à coup le mari était arrivé et, les surprenant ensemble, les avait tous deux poignardés ; ensuite, dans sa fureur, il s’était jeté le fer à la main sur tous les musulmans qui s’étaient trouvés sur son passage et en avait tué plusieurs ».

Quoi qu’il en soit de ces récits si précis et pourtant si divers, le sultan, décidé dès longtemps à saisir le plus léger prétexte pour en finir avec Saint-Jean-d’Acre et les derniers établissements chrétiens en Syrie, ravi de l’incident, assembla son conseil pour délibérer sur cette affaire. Le régent Amaury eut beau lui faire représenter que ces folles agressions étaient le fait non de bourgeois de la ville mais d’hommes isolés, « appartenant tous à la croisade » et sur lesquels ni lui ni personne à Acre n’avait d’autorité ; il eut beau jurer au nom du roi de Chypre son frère que tous, à Saint-Jean-d’Acre, voulaient fermement la paix. Le siège de Kélaoun était fait d’avance. Il ne voulut rien entendre. Cependant, ainsi que plus tard les maréchaux de Napoléon, quelques-uns de ses émirs commençaient à soupirer après le repos, avides de jouir enfin en toute tranquillité des richesses acquises par tant de victoires. On apporta une copie du dernier traité conclu entre le sultan et la Commune d’Acre ; les articles en furent minutieusement examinés pour y trouver prétexte à quelque conflit. Après mûre réflexion, la plupart des conseillers de Kélaoun estimèrent qu’il n’y avait pas lieu, pour ces sanglantes, mais accidentelles bagarres, à recommencer les hostilités. Tel fut entre autres l’avis de Fatheddine lui-même, le jurisconsulte qui avait jadis rédigé le traité : « Pour moi, poursuit Mohieddine, je n’avais rien dit jusque-là ; Fatheddine, se tournant vers moi, me demanda mon avis ; je répondis : « Moi, je suis toujours de l’avis du sultan ; s’il veut annuler le traité, le traité sera nul ; s’il veut le maintenir, il sera valide. – Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Fatheddine ; nous savons que le sultan veut la guerre. « Là-dessus, je citai un article du traité qui portait que, s’il venait à Acre des chrétiens de l’Occident qui formassent de mauvais desseins contre les musulmans, ce serait aux magistrats et au gouverneur de la ville de les réprimer. J’ajoutai que, dans le cas présent, les magistrats auraient dû empêcher ce meurtre ou tout du moins le punir ; que, s’ils ne s’étaient pas trouvés assez forts pour le faire, ils devaient au moins le dénoncer eux-mêmes afin qu’on y portât remède ». A ces mots, le sultan ne put contenir sa joie ; il commença aussitôt ses préparatifs et ordonna de couper des bois dans toute la région de Baalbeck et dans celle qui s’étend entre Césarée et Athlit, pour procéder immédiatement à la construction des machines de siège. « Ces travaux, dit à son tour l’historien Makrizi, furent terriblement troublés par des incursions de cavalerie franque et, en hiver, par d’abondantes chutes de neige ».

Mis au courant des préparatifs secrets du sultan par la trahison d’un émir lié d’amitié avec les chevaliers du Temple, les maîtres des trois Ordres, déjà terrifiés par ces nouvelles, le furent bien davantage encore en lisant une lettre adressée par le sultan au Maître du Temple, dans laquelle il lui disait qu’il se vengerait de cette rupture de la trêve en mettant la ville d’Acre à feu et à sang. Kêlaoun, en terminant cette missive, ajoutait que le sort de Saint-Jean-d’Acre était décidé et qu’il était tout à fait inutile de tenter de le fléchir par une ambassade. Malgré cela on se décida à lui en envoyer encore une. Ludolf de Suchem raconte même à ce sujet que le Grand Maître du Temple, « qui était l’ami intime du sultan », ayant envoyé une députation à celui-ci pour implorer la paix, Kélaoun lui aurait fait répondre qu’il se contenterait d’un sequin vénitien par tête d’habitant, mais que le Grand Maître ayant réuni le peuple dans l’église de Sainte-Croix pour lui faire part de ces conditions, fut insulté par la foule. On le traita de traître. Il n’échappa qu’avec peine à des violences matérielles.

Entre-temps le bruit commençait à se répandre en Syrie que le sultan marchait sur Saint-Jean-d’Acre avec toutes ses forces. Malgré les supplications du patriarche, Nicolas Tiepolo fut parmi ceux qui s’en allèrent les premiers. Une partie des forces qu’il avait amenées partit avec lui.

Vers la fin de l’an 1290 ou dans les premières semaines de 1291, Kélaoun, dans une proclamation longuement motivée, annonça à ses peuples qu’il allait venger par la prise de Saint-Jean-d’Acre les violations incessantes des trêves commises par les chrétiens. Cette nouvelle fut accueillie avec un immense et pieux enthousiasme par tout le monde musulman. De même dans une lettre fameuse dont le texte authentique nous a été conservé, écrite au roi Héthoum d’Arménie, Kélaoun annonçait à ce prince qu’il avait juré sur le Coran de ne laisser la vie à aucun habitant chrétien de la cité maudite.

Nous venons de voir que, malgré la défense du sultan, les Francs lui avaient encore dépêché une ambassade suppliante. C’était, hélas, une mesure bien inutile. Dès que les quatre envoyés chrétiens : Philippe Mainebeuf qui parlait la langue arabe, le templier Barthélémy Pisan de Chypre, un chevalier de Saint-Jean et un scribe du nom de Georges, se furent rendus à la cour de Kélaoun pour lui donner toute satisfaction, ils furent sans autre forme de procès jetés dans un cachot où ils périrent[6]. Comme ces malheureux ne reparaissaient pas, et que tous les efforts des chevaliers des Ordres pour obtenir la livraison au sultan des coupables avaient échoué devant le mauvais vouloir presque universel de la population, les premiers personnages de la cité, le patriarche Nicolas, les chefs des Ordres militaires, Jean de Grailly et le fameux guerrier Otton de Granson, qui était venu de Londres en Palestine par Rome, se réunirent un jour dans la cathédrale de Sainte-Croix d’Acre et s’entretinrent avec angoisse des mesures à prendre. Le vaillant patriarche releva les courages défaillants. Dans une allocution toute vibrante d’admirable énergie il exalta les sentiments de concorde chrétienne que l’imminence du danger avait quelque peu ranimés parmi les défenseurs de ce suprême boulevard de la foi en Syrie, « car il semble, leur dit-il, que vous ne soyez plus qu’un cœur et qu’une âme, car vous vous êtes ainsi rendus agréables à Dieu et aux hommes ».

Ou expédia en Occident dans toutes les directions les plus pressants appels : au roi de Chypre, au Pape, aux Ordres militaires. Ces derniers répondirent par l’envoi de très nombreux chevaliers. On vit de même arriver quelques nouvelles troupes de secours provenant des dernières localités appartenant aux chrétiens sur le rivage de Syrie.

Sans cesse la population d’Acre était occupée tout entière à s’approvisionner de vivres, à réparer et renforcer avec ardeur les tours, les murailles gigantesques et les profonds fossés de son enceinte. Cette population valide pouvait se monter en tout à 30000 ou 40000 personnes. Les hommes en état de combattre étaient au début du siège environ 14000, dont 800 chevaliers et 13000 hommes de pied. « Si des forces relativement aussi faibles, dit Rohrhicht, parvinrent à opposer durant plus de quarante jours une résistance aussi énergique à l’énorme armée ennemie, il faut attribuer ce résultat non seulement au courage des défenseurs qui luttaient en désespérés, mais surtout à la force et à la perfection des ouvrages de défense qui formaient autour de Saint-Jean-d’Acre une double et magnifique ligne de circonvallation faisant de cette ville la plus redoutable forteresse d’Orient ».

D’autres sources estiment qu’il y avait assemblés à ce moment à Acre environ 2000 à 3000 chevaliers et 18000 hommes de pied, plus 2000 ou 3000 écuyers, sergents ou turcopoles. « Dans ce nombre, dit M. de Mas Latrie, étaient compris tous les barons d’Outre-mer et leur service, les hommes valides venus de Tripoli et des autres villes chrétiennes conquises récemment par les arabes, les Communes, les maisons militaires, enfin les croisés arrivés depuis la proclamation de la guerre et les soldats tenant garnison à Saint-Jean-d’Acre aux frais des rois de France et d’Angleterre, tous occidentaux, désignés sous le nom habituel de gens de la Croisade ».

Les nombres donnés par les diverses sources varient en somme considérablement. Amadi parle de 700 chevaliers, 800 piétons, 13000 pèlerins armés. Un autre énumère 40000 femmes et enfants, 30000 pèlerins, seulement 1200 chevaliers, boni milites.

On répartit l’ensemble de ces forces en quatre divisions. La première fut placée sous le commandement de Jean de Grailly et du vaillant Otton de Granson ; la seconde sous celui du chef de la chevalerie chypriote et du maréchal Henri de Bolanden[7], délégué du Maître du Temple, Burchard de Schwanden ; la troisième sous celui des Maîtres de l’Hôpital et de Saint-Thomas ; la quatrième sous celui des Maîtres du Temple et de Saint-Lazare. Pour chacune de ces quatre divisions, chacun des deux chefs désignés commandait alternativement. De chaque division une moitié devait constamment, à partir de la sixième heure, monter la garde sur le rempart durant huit heures consécutives ; la seconde moitié la remplaçait alors et ainsi de suite. La moitié qui ne veillait pas sur le rempart avait la garde des portes.

« Les Templiers et les Hospitaliers, dit M. de Mas Latrie, renforcés des chevaliers de l’Epée et du Saint-Esprit, qu’on voit pour la première fois figurer dans les événements, s’étaient chargés de veiller à toute la partie septentrionale des remparts, depuis la mer jusqu’à une haute tour carrée, située à peu près au centre des fortifications, vers la plaine, nommé la Tour Maudite. D’après les plans anciens, elle se dressait sur la première ligne de circonvallation, dans l’angle Nord-Est. De ce point à la mer, vers le midi et le Carmel, sur les ouvrages de Saint-Nicolas, du Pont et du Légat, veillaient Jean de Grailly et Otton de Granson, qui avaient avec eux les Communes et tous les croisés.

« Le prince de Tyr, portant toujours le titre de baile du royaume de Jérusalem, mais exerçant en réalité une si faible autorité qu’aucune des chroniques européennes ne l’a mentionné, n’avait pas quitté la ville. Il y résidait, s’il n’y commandait pas, au nom de son frère le roi de Chypre ; et, en attendant l’arrivée de ce dernier, il s’était établi, avec les chevaliers de Syrie et ceux venus déjà de Chypre, au poste peut-être le plus dangereux, dans une grosse tour ronde, nouvellement édifiée, qu’on appelait la Tour du roi Henri. Cette construction, contre laquelle se dirigea l’effort principal de l’attaque, était située en avant de la Tour Maudite et de l’enceinte continue, près d’un autre ouvrage récent et extérieur, désigné sous le nom de Porte ou Barbacane du roi Hugues, parce que le frère du roi Henri II l’avait vraisemblablement fait construire.

Les sources françaises affirment que Jean de Grailly avait le commandement supérieur de la ville. Suivant d’autres, le Grand Maître des Templiers, Guillaume de Beaujeu, était le véritable général en chef ; aveu trop réel qu’il n’y eut pas assez d’unité dans la direction des troupes réunies à Acre et que chaque corps dut agir souvent isolément. Conrad, Grand Maître de Notre-Dame des Allemands, se plaça avec les gens du roi de Chypre à la Tour Ronde et à la Tour Maudite ; les italiens étaient conduits par leurs capitaines ou leurs consuls. Il n’est pas question des génois dans les récits du siège ; par contre, les pisans se distinguèrent par leur activité et leur courageuse industrie. Ils avaient construit, non loin de la rue des allemands, dont ils recherchaient toujours le voisinage, un grand engin en forme de catapulte qui contrebattait avantageusement les machines des assiégeants.

Le 4 novembre 1290, le sultan quitta enfin le Caire, à la tête de son armée, mais il tomba aussitôt subitement malade et mourut dès le 10 près de Mardjed at-Tin, à sept kilomètres seulement de sa capitale, au milieu de la consternation de tous, succombant à un empoisonnement, suivant la croyance universelle. Amadi raconte qu’à son lit de mort il fit jurer à son fils de mener à tout prix à bonne fin le siège de Saint-Jean-d’Acre. Ce fils et successeur, qui avait nom Malek el-Achraf, se hâta de rendre solennellement les derniers devoirs à son père et s’occupa incontinent avec la plus grande activité d’achever l’ouvrage commencé ! Au rapport d’Ibn Férat, renouvelant les prescriptions paternelles, il expédia dans toutes les provinces les ordres les plus pressants pour l’armement général des contingents de guerre et la confection des machines de siège. Au mois de février 1291, l’émir Ezzeddine bey Afram se rendit par son ordre au Liban pour y veiller à cette construction. Dès le 4 mars, un premier convoi des portions de machines achevées fut mis en marche ; le 15 du mois déjà on procéda au montage de ces diverses pièces sous le commandement de l’émir Alameddine Sindschar.

De toutes parts, à l’appel du nouveau sultan, en Egypte comme en Syrie et en Mésopotamie, la foule des guerriers sarrasins courait aux armes. Tous ceux de Damas, de Hama, de tout le reste de la Syrie, du pays de Misr qui est l’Egypte, de l’Arabie aussi, se mirent en route par groupes nombreux. Tout fut disposé pour en finir enfin avec cette odieuse cité de Saint-Jean-d’Acre, écharde douloureuse dans la chair de l’Islam. Le 23e jour de mars, le naïb ou généralissime de Syrie, Houssameddine Toghril, quittait de son côté le Caire pour aller assembler le reste des contingents syriens. Le 26 mars enfin, le valeureux prince de Hama, Malek el-Mouzaffar, le propre frère de l’historien géographe célèbre Abou el-Fida, fit son entrée à Damas à la tête de ses contingents ; le lendemain, ce fut le tour de Seifeddine Belban, l’émir ou gouverneur du puissant château des kurdes. Une immense agitation militaire animait toutes les poudreuses routes de Syrie convergeant à la grande citadelle chrétienne. D’innombrables et lents convois de chameaux pelés, aux files interminables, des bandes infinies de piétons et de cavaliers aux blancs manteaux, semblaient comme un peuple de fourmis accourant à la curée.

L’historien Abou el-Fida, dont la chronique historique nous est un document si précieux, commandait personnellement dans l’armée de son père, le prince de Hama, à un groupe de dix hommes à l’aide desquels il surveillait et dirigeait le voyage d’un segment (une roue) d’une catapulte de proportions tellement gigantesques que l’ensemble nécessitait cent paires de bœufs pour le transport. Cette formidable machine avait nom « la Victorieuse », al-Masuriya. Le trajet jusqu’à Acre fut infiniment pénible, grâce au plus terrible, au plus inclément des hivers. Une pluie glaciale tombait incessamment en véritables cataractes. La route était abominable, surtout entre Hosn el-Akrad et Damas. Les bœufs, accablés par la rigueur du froid et les chemins si affreux, mouraient en quantité. De Hosn el-Akrad à Acre, la cavalerie mit plus d’un mois à faire le trajet au lieu des quelques jours qu’on prenait d’ordinaire. Les troupes de Hama prirent place à l’aile droite de l’armée assiégeante. La « Victorieuse » fut disposée en face de la section du rempart confiée à la garde des Pisaus.

Cependant, en Egypte, dans la nuit du 24 février 1291, le nouveau sultan, impatient d’illustrer son règne sur les traces de son père en délivrant la Syrie de la présence des Infidèles, avait réuni en une grande fête au tombeau de celui-ci, dans la koubbet ou mosquée funéraire dite Mansuriye, tous les notables, les savants, les cadis, les docteurs de la loi et les lecteurs du Coran du Caire. Tous ces vénérables personnages jusqu’à l’aube lurent les livres saints à l’intention de l’illustre défunt. Malek el-Achraf leur fit faire de somptueuses distributions de vêtements d’apparat et d’argent. Il ordonna de jeter également de la menue monnaie au peuple et fit d’autres abondantes aumônes. Le 6 mars, il prit enfin la route de Damas accompagné par son harem qu’il laissa dans cette ville. Avant qu’il ne poursuivit de là sa route vers Saint-Jean-d’Acre, raconte Makrizi, le cheikh Charafeddine Busiri vit en rêve un inconnu qui récitait ces vers :

« Déjà les musulmans ont pris Acre et coupé la tête aux Infidèles. Notre sultan a conduit à l’ennemi des escadrons qui ont réduit en poussière sous leurs sabots de vraies montagnes. Les turcs ont juré au départ de ne laisser pas un pouce du sol aux Francs ».

De même, au moment du départ du sultan le cadi Mohieddine Abd el-Zaher lui chanta ces vers : « O vous, les fils du Blond (le Christ), bientôt la vengeance de Dieu se déversera sur vous, dont il ne subsistera rien ! Déjà Malek el-Achraf est descendu sur vos rivages. Préparez-vous à recevoir de sa main des coups insupportables ».

Après que, vers la fin de mars, les premiers contingents sarrasins eurent pénétré dans la grande plaine qui enveloppe Saint-Jean-d’Acre et terriblement ravagé cette riche banlieue de la capitale chrétienne, le 5 avril, le sultan en personne, à la tête de tout le reste de son immense armée, arriva sous les remparts fameux. Ce jour-là, ces forces colossales se trouvèrent définitivement réunies. Il est impossible d’évaluer, même approximativement, leur nombre, qui était certainement énorme. Les chiffres donnés par les contemporains varient infiniment entre six cent mille et cent vingt mille guerriers tant cavaliers que fantassins. Un chroniqueur anonyme me parle de dix émirs commandant chacun à 4000 cavaliers et 2000 fantassins. M. de Mas Latrie donne les chiffres de 60000 cavaliers et de 160000 hommes de pied.

Les évaluations varient de même pour le nombre des catapultes et autres machines de guerre que l’armée sarrasine trainait à sa suite. Une source chrétienne donne le chiffre fantastique de 666, uniquement parce que c’était là le nombre mystérieux de l’Antéchrist ! D’autres sources indiquent un nombre beaucoup moins élevé. Aboul Faraj parle de 300. Un autre chroniqueur dit qu’il y en avait 92, ce qui serait déjà formidable. Une partie, paraît-il, provenait de celles qui avaient été prises auparavant sur les Francs. Deux jours seulement après l’arrivée de l’armée, toutes ces machines se trouvaient en place, grâce à la formidable activité de ces milliers de guerriers de la foi. Déjà quatre jours plus tard, le 12 avril, complètement installées et montées, elles commencèrent à battre furieusement la haute muraille chrétienne. Parmi les plus puissantes de ces machines colossales, outre la « Victorieuse » ou « Mansuriye », dont j’ai parlé déjà, on montrait la « Furieuse », opposée aux Templiers, une troisième encore opposée aux Hospitaliers, une quatrième opposée à la Tour Maudite. Aboul Faraj dit que l’armée assiégeante comptait des milliers de mineurs. Devant chaque tour on en avait disposé mille qui, au moment de l’assaut, devaient les attaquer en sapant leurs fondements. Aboul Mahasen, autre historien excellent, dit que parmi les machines de siège il y en avait de si colossales et de si puissantes qu’elles lançaient des quartiers de roc pesant un quintal, même davantage. Les musulmans eurent, par ce puissant moyen, bientôt fait de pratiquer des brèches en différents endroits.

« Le siège d’Acre, dit Aboul Mahasen, commença le jeudi, quatrième jour du mois de rébi second. On y vit combattre les guerriers de toutes les contrées de la terre alors connues. L’enthousiasme des musulmans était tel que le nombre des volontaires dépassait de beaucoup celui des troupes régulières ». Ludolf de Suchem dit non sans exagération que l’immense armée du sultan comptait 600000 combattants, que quarante jours durant, soixante machines lancèrent à toute volée des pierres sur la ville, que les flèches volaient si dru que d’après un témoin oculaire un javelot lancé du rempart fut incontinent fendu en mille morceaux par elles !

Chaque jour les musulmans de blanc vêtus se précipitaient à l’assaut des murailles, pareils à une forêt de lances, hurlant leurs imprécations et leurs furieux cris de combat. Une musique guerrière assourdissante, terrifiante, venait grossir encore cette clameur bestiale universelle, excitant follement l’ardeur des combattants qui luttaient ainsi plusieurs heures durant. Le combat se terminait presque constamment par la victoire des assiégés. C’est pourquoi ceux-ci, ainsi que le déplore pieusement le récit peut-être bien très exagéré d’un témoin oculaire, Arsénius, se livraient journellement, malgré ces circonstances si effarantes, malgré le péril si pressant, à toutes sortes de réjouissances et d’orgies dans les tavernes et les maisons mal famées, « car ils ne pouvaient imaginer que leur fin fût si proche, si effroyablement certaine, et cependant aucun doute n’était possible à la vue de cette énorme armée de siège qui étreignait cette malheureuse cité depuis des jours et des jours déjà ».

Quelques-unes de ces premières rencontres durent être fort sanglantes. La Chronique de Syrie parle une fois, certainement avec grande exagération, de 20000 sarrasins tués. Une autre fois, dans un combat devant la porte Saint-Nicolas, Amadi parle de 3000 Infidèles tués contre 8 chrétiens seulement !

Abou el-Fida, qui combattait, je l’ai dit, dans l’armée de son père, le brillant prince de Hama, raconte ce qui suit, rendant hommage à la bravoure des Francs : « Leur ardeur, dit-il, était telle qu’ils ne daignaient même pas fermer les portes de la ville. Les troupes de Hama étaient, comme à l’ordinaire, placées à l’extrême droite des lignes de l’armée assiégeante ; nous avions la ville en face et la mer à notre droite ; près de nous étaient postées des barques chrétiennes protégées contre le feu grégeois par des madriers et des mantelets de peaux de buffles ; leurs frondeurs nous inquiétaient à coups de javelots et de traits d’arbalète ; il fallait nous défendre à la fois des attaques de la garnison et de celle des vaisseaux ennemis contre notre aile droite. Un jour les Francs firent approcher de nous un navire portant une machine de trait qui lançait des pierres sur nous et sur nos tentes. Ce navire nous était insupportable, mais une nuit, il s’éleva un très fort vent qui le ballotta à tel point que la machine fut complètement disloquée et ne put plus fonctionner. Une nuit où brillait un magnifique clair de lune – c’était la nuit du 15 au 16 avril – les Francs entreprirent une sortie contre nous par la porte Saint-Lazare, et, surprenant notre armée, ils pénétrèrent jusque parmi nos tentes ; repoussant devant eux nos avant-postes, ils nous attaquèrent ainsi avec la dernière violence jusque dans notre camp ; mais ils s’embarrassèrent dans les cordes des tentes ; un des leurs, un chevalier, tomba dans la fosse d’aisance d’un de nos émirs ; il y fut massacré ; on eut beaucoup de peine à se défaire de ces fougueux assaillants ; à la fin cependant ils s’aperçurent que nous étions plus nombreux qu’eux et les guerriers de Hama les obligèrent à rentrer en désordre dans la ville après qu’on en eut tué un grand nombre. Le lendemain, au point du jour, Malek el-Muzaffar, le prince de Hama, mon père, fit suspendre les têtes de plusieurs de leurs chefs aux cous des chevaux qui leur avaient été pris et envoya au sultan ce sanglant butin ».

Les Gestes, à propos de ce combat, disent que les chrétiens s’efforcèrent de jeter du feu grégeois dans les boisages du camp ennemi, mais que l’officier intitulé le vicomte du port, qui commandait cette manœuvre, manqua son coup. Le jet trop court endommagea simplement les propres machines des assiégés. Une autre sortie entreprise presque aussitôt après par la porte Saint-Antoine sous la protection d’une nuit sombre, échoua complètement parce que les assiégeants éclairèrent immédiatement cette obscurité de leurs feux innombrables. Il y eut environ deux mille morts de chaque côté, ce qui paraît encore bien exagéré.

Toutes ces infortunes de guerre, les terribles pertes subies par les assiégés dans leurs rencontres avec l’armée si puissante du sultan, tellement plus nombreuse, et cela sans qu’ils pussent recevoir le moindre renfort, les fatigues surhumaines occasionnées par le service de garde aux remparts, service qui ne cessait pas une minute, ni de jour, ni de nuit, la ruine déjà commençante, sous le jet incessant des blocs géants et sous l’action non moins incessante des mines, de nombreuses tours et de non moins nombreuses sections des murailles, toutes ces causes réunies eurent tôt achevé, malgré les débuts les plus brillants, de paralyser les forces de résistance de cette garnison cependant si pleine d’énergie et de courage. Il en fut surtout ainsi à partir du 4 mai lorsque de terribles salves de feu grégeois et une grêle effroyable de pierres énormes se déversèrent heure après heure, jours après jour, sans un instant de répit, sur la malheureuse cité chrétienne.

Les vivres, dit à peu près M. de Mas Latrie, régulièrement apportés du dehors par mer, ne manquaient point ; mais l’espoir du succès, que l’énergie de la défense avait donné d’abord, s’était affaiblie. On avait déjà fait passer en Chypre une grande partie des femmes et des vieillards. Il restait encore dans la ville de très nombreux combattants. On réparait bien aussitôt les portions de muraille abattues par les machines des assiégeants. Les pierres ou le temps venant à manquer, on fermait les brèches au moyen de fortes estacades de bois ; on improvisait un rempart avec des sacs de coton et de laine, derrière lesquels on continuait à combattre avec acharnement ; mais les assiégés ne pouvaient plus arrêter les travaux des mineurs, qui s’avançaient vers la Tour du roi Henri et sapaient, en même temps, les fortifications en dix endroits différents. On remarqua aussi, dans ce siège mémorable, des compagnies d’artificiers arabes qui, une fois parvenus à la portée du trait, jetaient avec ensemble le feu grégeois sur les chrétiens, pendant que les archers, dont la fumée cachait la position, faisaient pleuvoir dans leurs rangs une grêle de traits. D’autres lançaient des projectiles en faïence ou en terre cuite en forme de grenades, qui contenaient un mélange détonant : au moindre choc, la grenade éclatait, projetant en tous sens ses fragments meurtriers.

Toutefois, dans ce même jour du 4 mai, alors que ce siège terrible durait depuis un mois et que les galeries des mineurs avaient atteint déjà le pied de la Tour du roi Henri, les assiégés virent avec une joie profonde arriver enfin par mer un secours précieux : c’était le roi Henri de Chypre qui accourait à leur aide avec une petite armée montée sur une flottille d’environ quarante navires. Les sources diffèrent beaucoup sur l’importance de ce corps auxiliaire. Marino Sanuto parle de 200 chevaliers et de 500 hommes de pied. L’archevêque Jean de Nicosie, au dire du même auteur, accompagnait son souverain. Tous ou presque tous les auteurs sont par contre d’accord pour louer la bravoure du jeune roi[8]. Les assiégés, transportés d’allégresse, l’accueillirent en allumant des feux de joie. Il combattit vaillamment les infidèles, mais son corps d’armée était réellement trop faible et il ne conquit pas plus d’influence dans la direction des événements que ne l’avait fait son frère qui, lui, était à Acre depuis avant le commencement du siège. De même il échoua entièrement aussi bien dans ses tentatives pour prévenir ou éteindre les terribles dissensions sans cesse renaissantes entre les chevaliers des divers Ordres et entre ceux-ci et les trafiquants italiens que dans celles pour empêcher la fuite secrète, incessante, de beaucoup de personnages considérables qui, affolés de terreur, chaque nuit réussissaient à s’embarquer pour l’île de Chypre. Ces terribles querelles entre associés semblent avoir eu pour la défense un résultat vraiment déplorable. Ludolf de Suchem dit ouvertement que Saint-Jean-d’Acre fut perdue par la faute des commerçants italiens. Il dit que les perpétuelles zizanies des combattants latins paralysèrent leur action. Seuls, selon lui, les chevaliers teutoniques combattirent sans reproche jusqu’à la fin.

Aussitôt après son arrivée, le roi, malgré les bien faibles chances qu’il y avait encore de repousser les assiégés, alors que la situation semblait presque désespérée, crut devoir faire une dernière tentative auprès du sultan. Il lui envoya solennellement deux ambassadeurs : Guillaume de Cafran et le chevalier Guillaume de Villiers[9], chargés de demander des explications sur cette agression soudaine contre la ville de Saint-Jean-d’Acre. Mais Malek el-Achraf refusa toute conversation sur ce sujet et se contenta de demander aux deux envoyés s’ils lui apportaient les clefs de la ville. Sur leur réponse négative et comme ils imploraient sa pitié pour le pauvre peuple de la cité, il leur dit que sa seule volonté était d’avoir Saint-Jean-d’Acre, tout le reste lui demeurant fort indifférent. « Nous ne pourrions sans risquer la mort, s’écrièrent-ils alors, conseiller aux nôtres de rendre la ville ! ». Malheureusement, à ce moment même de l’entretien, les assiégés étant en train d’essayer une nouvelle catapulte placée sur la Tour du Légat, une pierre, lancée de là, effleura de si près la tente du sultan que celui-ci, écumant de rage, tira son épée pour tuer les ambassadeurs chrétiens. Les infortunés s’estimèrent fort heureux de s’en tirer avec la vie sauve. Ainsi ces négociations suprêmes furent brusquement rompues après que l’émir Schugaï eut prié le sultan de ne pas rougir son épée « dans le sang des porcs ! ».

Entre-temps, les assiégeants, par leur bombardement infernal, incessant, ne cessaient de faire des progrès. Les troupes du même émir Schugaï venaient d’attaquer, après en avoir sapé et miné les fondements, cette nouvelle tour qui se dressait en avant de la Tour Maudite, sur la première muraille, ouvrage extérieur, percé de meurtrières, qui s’appelait la Tour du Roi. De même, elles avaient déjà complètement démoli et ruiné la Barbacane dite du roi Hugues et la Tour de la comtesse de Blois[10] avec toute la ligne du rempart qui allait de la Tour Saint-Nicolas à la Barbacane du roi Edouard d’Angleterre. Le 8 mai probablement, la Barbacane du roi Hugues, complètement ruinée, s’écroula tout entière avec le pont qui la reliait à l’intérieur de la ville. Le 15, tomba définitivement la Tour du roi Edouard. Ses débris comblèrent entièrement le fossé et facilitèrent ainsi le passage de l’ennemi, qui occupa aussitôt ces ruines et garnit avec des sacs de sable et des fagots de ramée les vides produits par l’action des sapes et des mines ; ce fut comme une sorte de voie artificielle créée pour pénétrer dans la ville.

Quel spectacle effroyable c’était qu’un de ces grands sièges du moyen âge oriental ! Quelle formidable agitation guerrière, quelle confusion, quelle rumeur constante et terrible ! D’un côté se dressent les remparts géants couverts de la foule des combattants aux cottes de mailles étincelantes sous les feux du soleil syrien ; on aperçoit les machines colossales, balistes et catapultes, qui ne cessent de lancer les pierres énormes et les lourds javelots meurtriers. De l’autre, c’est la foule sarrasine infinie, aux cent races diverses, bariolée des plus pittoresques costumes de guerre. Des bandes de cavaliers aux burnous blancs passent sans cesse au galop, brandissant leurs armes, poussant mille imprécations. Les artificiers à la peau bronzée manœuvrent les catapultes géantes, accroupies au loin comme autant d’animaux fabuleux. Sans cesse ils s’arc-boutent pour tendre les cordes soutenant les paniers monstrueux pleins de quartiers de roc. Sans cesse, au milieu des flots de la plus affreuse poussière, ceux-ci vomissent leurs pesants projectiles sur la malheureuse cité. Les émirs au blanc turban poussent à l’assaut les milliers d’hommes de pied dont les brunes figures ruissellent de sueur. Un infernal tumulte emplit l’atmosphère ; les cris de douleur, les imprécations des blessés et des mourants, les hurlements des combattants qui s’excitent à la lutte, les détonations du feu grégeois, le choc des quartiers de roc s’abattant sur le rempart, le bruit que font en s’agitant ces milliers de combattants et d’animaux, tout cela constitue le plus terrible des ouragans humains, une vraie scène de l’enfer. Et toujours sur ces images d’horreur l’implacable soleil d’Asie flamboyant dans un ciel sans nuages !

Au matin du 16 mai, aux premières lueurs du jour, le sultan monta à cheval et toute son immense armée se rua à l’assaut sur toute la ligne du rempart d’un rivage à l’autre par toutes les brèches praticables. Les chrétiens ne pouvaient plus guère opposer à leurs ennemis qu’environ 7000 combattants exténués de fatigue. Bientôt le fossé à la porte Saint-Antoine fut, sur une longueur de plus de cent brasses, comblé par toutes sortes de matériaux qu’avaient apportés sous la conduite de milliers de conducteurs plus de 30000 bêtes de somme : chevaux, ânes et chameaux, bœufs aussi traînant des chariots. Aussitôt les assaillants escaladèrent l’avant-mur où une brèche avait été pratiquée sur une longueur de soixante brasses. L’enthousiasme était immense dans leurs rangs. Des derviches à la traînante chevelure, des santons fanatiques se jetaient dans les fossés, parmi les sacs de terre, et faisaient de leurs corps un passage aux colonnes d’assaut. Makrizi raconte que, pour exciter encore l’ardeur de ses soldats, le sultan avait réuni un corps de 300 timbaliers sonnant du tambour, montés sur des chameaux. Cette musique extraordinaire, renforcée par celle des cymbales, des trompettes, de mille autres instruments, couvrait la ville assiégée d’une immense et assourdissante rumeur.

Les défenseurs, exténués de fatigue, reculèrent de la longueur d’une portée d’arbalète devant la fureur de ces formidables bandes d’assaut. Ils se retirèrent de maison en maison vers l’intérieur de la cité jusqu’au moment où l’on vit accourir les chevaliers du Temple venus d’une autre extrémité de la ville. L’apparition de ces vaillants rendit l’espoir aux combattants chrétiens découragés. Le maréchal de l’Hôpital, Mathieu de Clermont, prenant leur tête, poussa de l’avant, à travers les masses ennemies, avec une magnifique vigueur. Il transperça de part en part un émir ennemi, frappant autour de lui d’estoc et de taille, tuant et blessant une foule de musulmans. Electrisés par son exemple, les défenseurs d’Acre reprirent un moment l’offensive et réussirent après une lutte terrible à repousser à nouveau l’ennemi au-delà de la brèche de la muraille. Mais là expira ce suprême effort, et les assaillants, se groupant autour de l’étendard déployé du sultan, tinrent ferme en ce point durant qu’au nom de Malek el-Achraf on sonnait le rappel. Ce terrible assaut avait certainement échoué, mais la situation des assiégés n’en demeurait pas moins désespérée.

Les chrétiens, qui avouaient une perte de 2000 hommes alors qu’ils affirmaient avoir massacré plus de 20000 sarrasins, se hâtèrent de disposer devant la brèche si vaillamment reconquise vingt de leurs plus grandes catapultes et cinquante de moindres dimensions. Ils y apportèrent en hâte les munitions nécessaires : quartiers de roc, pierres et armes de trait. Puis, accablés par ces fatigues surhumaines, ils s’abandonnèrent jusqu’au lever du soleil à quelques heures d’un trop précaire repos. Durant ce temps, la plupart de leurs chefs se réunissaient avec les autorités de la cité en un conseil suprême dans la maison de l’Hôpital, tandis que les autres faisaient armer en hâte dans le port les quelques navires et barques disponibles pour essayer de sauver au moins les vieillards, les femmes, les enfants qui étaient encore dans la ville.

Cette dernière tentative ne pouvait guère aboutir, car les bâtiments génois et autres encore réunis dans le port étaient de dimensions beaucoup trop faibles. En outre, la mer était bien trop agitée pour qu’on pût tenter avec succès une pareille opération. L’assemblée fut néanmoins fort encouragée par une nouvelle magnifique harangue du patriarche, qui supplia les assistants d’avoir confiance et prédit encore la victoire en paroles chaleureuses. Une messe solennelle fut célébrée, puis on communia non moins solennellement, puis on prît en commun le repas du soir. Alors toute l’assistance, tous ces rudes guerriers préparés à une mort certaine, se donnèrent en pleurant le baiser fraternel et prêtèrent au milieu des larmes le serment de résister jusqu’à la mort. Puis ils coururent en hâte aux remparts, ayant repris des forces nouvelles, prêts à repousser avec fureur le nouvel assaut des sarrasins. Mais le sauvetage espéré des femmes et des enfants fut, cette nuit, impossible. Dès le lendemain matin, 17, tous ceux qui avaient été embarqués pour aller à Chypre durent redescendre à terre, tant l’état de la mer rendait pour le moment toute fuite impossible.

La journée du 17 semble s’être passée de part et d’autre dans une sorte de languissante inaction. Ce fut comme la veillée suprême et douloureuse. Le soleil se leva le 18 mai dans une atmosphère sombre et brumeuse. Aux premières lueurs de l’aurore toute l’immense armée ennemie, au milieu d’un tumulte extraordinaire, se lança de nouveau à l’assaut. Ce fut, dès le grand matin, le même ouragan infernal de furieux cris de triomphe alternant avec le son des trompettes de guerre et des tambours portés à dos de chameaux, destinés à étourdir les oreilles des chrétiens, tandis qu’à la tête des colonnes d’assaut se précipitaient des troupes de renégats, de fakirs fanatiques, de derviches aux longs cheveux noirs leur couvrant les épaules. Toute l’armée assaillante était divisée en cent cinquante sections de deux cents hommes chacune, soutenues par une réserve de cent soixante autres groupes de pareil nombre. Ainsi divisées, les colonnes d’assaut se ruèrent à nouveau sur les brèches si péniblement barricadées l’avant-veille et sur les bastions complètement ruinés. Le magister Thaddeus, un des chroniqueurs chrétiens du siège, dit que le sultan avait promis une récompense de mille dirhams pour chaque lance chrétienne conquise. Un témoin oculaire raconte aussi que les premières sections d’assaut portaient de grands boucliers de bois, les secondes quatre chaudrons chacune, contenant de l’huile et aussi des torches de résine enflammées. Les trois sections suivantes étaient armées d’arcs : les dernières enfin étaient équipées de courtes targes de cuir et de sabres courts aussi. Ceux-là, dit Amadi, avaient plus particulièrement pour objectif l’attaque de la Tour Ronde ou Tour du roi Hugues, que défendaient vaillamment le roi de Chypre, le prince Amaury de Lusignan, de nombreux Templiers et Hospitaliers, en un mot l’élite de l’armée assiégée.

Tant qu’ils eurent des munitions, les guerriers chrétiens luttèrent avec le plus intrépide courage ; puis, quand elles furent épuisées, ils continuèrent le combat avec des bâtons, des faux et autres armes de fortune, à coups de pierre aussi, luttant furieusement pour la vie. C’est à ce moment même qu’une nouvelle apparition du valeureux maréchal des Hospitaliers, Mathieu de Clermont, vint une fois de plus changer pour quelques instants la face du combat. Accouru avec les siens d’une autre extrémité de la défense, il réussit, à l’aide de tous ces combattants à nouveau encouragés, à rejeter une fois encore au-delà du rempart l’ennemi qui avait déjà forcé et dépassé la porte Saint-Antoine. Mais ce ne fut cette fois qu’un court répit ; aux bandes sarrasines repoussées succédèrent des bandes nouvelles, troupes fraiches surexcitées à la fois par mille promesses et mille menaces, qui se précipitèrent de nouveau en avant. Egalement précédées par des multitudes de fakirs et de derviches frénétiques, encouragées par l’appât des récompenses célestes, elles se précipitèrent à la fois sur dix points différents de la malheureuse cité. La première de ces troupes, forte de plusieurs milliers de combattants, courant à travers des champs d’amandiers bouleversés par le jeu des mines, força à travers trois brèches différentes la Tour du roi Hugues que le bombardement des catapultes avait complètement ruinée. C’était en ce point que combattait le roi Henri de Chypre à la tête de sa chevalerie. Après que cette tour eut été ainsi prise et occupée par un détachement sarrasin, le reste des assaillants se rua sur la barbacane placée entre la première et la seconde muraille et l’occupa aussitôt. Là les vainqueurs se séparèrent en deux groupes : le premier, s’engouffrant sous la porte de la Tour maudite, marcha sur l’église Saint-Romain, où les Pisans avaient dressé leurs machines de jet ; l’autre se précipita à nouveau dans la direction de la porte Saint-Antoine où combattaient encore beaucoup de chevaliers chypriotes et syriens. Ceux-ci durent céder à ce torrent furieux jusqu’au moment où le Grand Maître de l’Hôpital, Guillaume de Beaujeu, et celui du Temple, Jean de Villiers, fussent accourus à leur secours avec une douzaine de chevaliers tout au plus. Longtemps cette lutte inégale se poursuivit héroïquement, mais l’ennemi était trop nombreux. Assaillis par des décharges de feu grégeois, par une pluie incessante de grenades jetées à la main qui éclataient en provoquant d’horribles blessures, surtout par une effroyable averse de flèches qui obscurcissaient littéralement l’atmosphère, ces héros finirent par succomber presque jusqu’au dernier. Le Maître du Temple, atteint à l’épaule droite, au défaut de la cuirasse, par une flèche, fut avec grande peine entrainé loin du combat et transporté à la maison de son Ordre où il expira peu après. En le voyant partir, ses compagnons de lutte avaient cru qu’il fuyait. Il avait dû arracher la flèche de sa blessure et la leur montrer, puis, s’évanouissant, il s’était affaissé et on l’avait emporté déjà mourant. Il ne fut nullement traitre comme l’ont affirmé à tort diverses sources, mais, bien au contraire, mourut en héros. Ce fut alors un affreux massacre. Des Templiers, il n’en survécut que dix, des Hospitaliers seulement sept. Aucun Teutonique n’échappa. Diverses sources célèbrent leur admirable courage. De même le Grand Maître de l’Hôpital, Jean de Villiers, fut aussi grièvement blessé, mais lui, du moins, put être transporté sur un navire et échappa. Quant à Mathieu de Clermont, qui, par des miracles de bravoure, avait réussi, frappant d’estoc et de taille, à remonter le flot furieux des ennemis entrant par la porte Saint-Antoine, puis à la descendre en sens contraire, il succomba enfin près de la rue des Génois où il rendit l’âme. Tous ces différents chiffres sur les pertes des divers Ordres de chevaliers sont, du reste, contredits par les indications de quelques autres documents contemporains qui parlent entre autres de Templiers renégats ayant vécu au Caire après la prise d’Acre. De même Ludolf de Suchem raconte qu’à Matharia, dans les faubourgs de cette ville, il vit, parmi les chrétiens faits prisonniers à Acre, quatre allemands dont un originaire de Schwarzbourg en Thuringe, puis qu’il rencontra plus tard deux Templiers, l’un bourguignon, l’autre toulousain. Ces infortunés étaient bûcherons sur les bords de la mer Morte. Le sultan finit par leur rendre la liberté. De même Jean Vitoduran dit que beaucoup de chevaliers chrétiens ainsi que leurs descendants étaient esclaves des musulmans, mais que ceux-ci avaient pour eux de la considération. Rohricht, dans son beau livre, cite beaucoup d’autres exemples de chevaliers chrétiens ainsi faits prisonniers à Saint-Jean-d’Acre et devenus esclaves des musulmans, tel Geoffroy de Semeray, dont le frère Jean le chapelain fut tué à la prise d’Acre, et qui, lui, fut fait prisonniers dans ces mêmes circonstances et rendu à la liberté neuf ans plus tard.

Sur ces entrefaites, d’autres groupes sarrasins encore s’étaient rués sur la masse des défenseurs pisans à la porte Saint-Romain. Ils les avaient chassés après avoir brûlé leurs machines. Puis, après un court et violent combat, ils avaient enlevé d’assaut la rue des Allemands et, s’engouffrant par cette voie, battu et repoussé les chevaliers de Saint-Thomas près l’église de Saint-Léonard. D’autres bandes encore avaient forcé l’entrée de la ville, les unes par la porte Saint-Nicolas, les autres par la Tour du Légat, car cet édifice qui, jusque-là, avait été vaillamment et heureusement défendu par Jean de Grailly et Otton de Granson, venait de succomber à son tour. Jean et Otton, forcés de fuir précipitamment, réussirent à atteindre un navire qui fut leur salut à tous deux. Certaines sources affirment que le premier échappa sans blessures et pour cela le couvrent d’injures. D’autres, tout au contraire, disent qu’il fut grièvement atteint. Le magister Thaddaeus, le même qui dit qu’il faut excuser le roi de Chypre à cause de sa jeunesse, insulte Grailly et dit qu’il ne fut chevalier que de nom, chrétien que des lèvres.

C’était la fin de ce grand drame ! Partout une foule sarrasine délirante escaladait les murailles, poussant des cris de mort, et se précipitait par les rues à la poursuite des chrétiens. La bravoure ne pouvait plus rien contre ces masses énormes que des renforts venaient grossir sans cesse. Tout était perdu. Presque tous les guerriers francs étaient tués, pris ou en fuite. Les quelques centaines d’entre eux, un millier peut-être, qui luttaient encore contre ce flot de noirs démons envahisseurs, furent facilement repoussés, exterminés ou pris. La foule des survivants chrétiens cherchant à sauver leur vie, courait vers le port, refuge suprême. Tous, chevaliers, prêtres, moines et religieuses, femmes de qualité ou du peuple, enfants, emportant les blessés, couraient le long des rues dallées. Arrivés au port, ils se jetaient à la mer par milliers, pour gagner plus promptement les navires. Malheureusement, il n’y avait en tout, paraît-il, que six navires prêts à appareiller, deux du pape, deux chypriotes et deux génois sous André Pellotus. On conçoit l’effroyable confusion de tous ces infortunés, sentant déjà derrière eux l’haleine des massacreurs lancés à leur poursuite, se ruant affolés vers ce précaire asile. Seul, le vénérable patriarche, Nicolas de Hanapes, religieux dominicain du diocèse de Reims, montra le plus grand courage. Ceux qui le suivaient durent l’entrainer vers le port, parce qu’il trouvait indigne de lui d’abandonner dans la mort son déplorable troupeau dispersé. Enfin on put le jeter dans une barque qui le conduisit à un navire de Venise ; mais, comme il tendait les mains pour aider à sauver tous les malheureux qui nageaient autour de lui et s’accrochaient aux flancs du bateau, il tomba à la mer, puis la barque elle-même chavira sous le poids de tant d’infortunes. Tous ceux qui s’y trouvaient furent noyés à l’exception du porte-croix du patriarche ; quant à celui-ci, soit que le matelot qui voulut le sauver ne sût pas saisir asse fermement la main qu’il lui tendait, soit que, vieux et faible, il ne sût être assez prompt, il disparut sous les flots. « Ainsi périt le bon patriarche et légat, frère Nicole ! ». Par contre le roi Henri de Chypre réussit à gagner le large ce jour-là et non point déjà dans la nuit du 15 au 16, comme l’ont affirmé tous ses détracteurs. Plus de trois mille des principaux habitants de la ville parvinrent à se sauver avec lui. Naturellement cette fuite valut au jeune souverain de Chypre les injures des contemporains et les plus graves accusations de lâcheté et de trahison. Ce grand départ, sous les yeux de l’armée musulmane victorieuse, impuissante cependant à l’empêcher, dut être une vraie scène de l’enfer. Diverses sources racontent qu’à cause de la violence de cette mer démontée, deux autres navires chavirèrent dans le port, noyant tous ceux qu’ils contenaient. Les Annales de Parme affirment cependant que beaucoup de Parmesans réussirent à se sauver. C’est de la bouche de ces derniers, réfugiés ou captifs libérés, que Thaddaeus recueillit des indications pour son Historia de desoltaione et conculcacione civitatis Acconensis éditée par mon si regretté ami le comte Riant à Genève en 1873. La grande maison florentine de banque et de commerce des Peruzzi éprouva de graves pertes dans cet ultime désastre des établissements chrétiens de Syrie. Le grand négociant pisan Pannocchia Sasetta degli Orlandi périt dans le désastre. Une liste des nobles vénitiens qui, en l’an 1296, par conséquent après la chute de Saint-Jean-d’Acre, réussirent à regagner de cette ville leur patrie, est conservée dans un manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève.

Le grand historien catalan quasi contemporain, Muntaner, parlant du fameux aventurier Roger de Flor, qui fut le premier chef des célèbres Almugavares ou routiers catalans lors de leur grande expédition en Orient aux débuts du 14e siècle, raconte ce qui suit : « Roger de Flor, dans sa grande jeunesse ayant été reçu frère Templier, se trouva avec la fameuse nef le Faucon que l’Ordre lui avait confiée dans les eaux de Saint-Jean-d’Acre lors du siège illustre de 1291. Durant le drame final, alors que les derniers guerriers latins de Syrie, chevaliers des trois Ordres ou nobles chypriotes, se faisaient héroïquement hacher pour permettre à la foule des vieillards, des femmes, des enfants, de s’embarquer, le Templier Roger, après s’être distingué durant le siège, par divers exploits, après avoir pris un étendard et tué de sa main un chef ennemi, ne rougit point, paraît-il, d’extorquer aux malheureuses dames chrétiennes qui se réfugiaient à son bord des sommes considérables, fondement de son immense fortune future. Chassé du Temple pour cet acte infâme, accusé surtout d’avoir soustrait et gardé l’argent de l’Ordre dans le tumulte de cette catastrophe, forcé de fuir devant les poursuites du Grand Maître, dénoncé par ce dernier au terrible pape Boniface, il fut contraint pour son salut d’abandonner sa nef dans le port de Marseille et de se réfugier à Gênes.

Tandis qu’une partie des habitants et des défenseurs d’Acre réussissait ainsi à grande peine à travers les affres de la mort, à se réfugier en Chypre ou en Arménie, où beaucoup d’entre eux se fixèrent, que beaucoup d’autres aussi quittèrent bientôt pour retourner en Italie, leur patrie, une autre portion, infiniment plus considérable, surtout composée de femmes, d’enfants, de vieillards, de prêtres, de moines, de religieuses, était barbarement massacrée dans les maisons et les rues de la ville. D’autres subissaient les plus brutales violences ou étaient entraînés en captivité, après avoir été liés nus en longues et lamentables chaînes. Surtout les femmes les plus belles, les enfants les plus gracieux étaient mis à part pour le harem du sultan et les marchés du Caire par ces vainqueurs sans pitié. Qui dira les lamentations infinies, les pleurs, les souffrances inexprimables de tous ces infortunés réunis dans une même catastrophe sans distinction de rang, pauvres et riches, grandes dames et filles du peuple, enfants de chevaliers ou de pauvres hères ?

Parmi ceux qui furent sur-le-champ massacrés, les sources mentionnent les moines de Saint-Dominique ; ils périrent tous, à l’exception de sept, chantant en chœur le Salve Regina ; puis encore tous les religieux de Saint-François, sauf cinq. Deux ou trois cents parmi ces moines cherchèrent et trouvèrent la mort en combattant ; parmi ceux-ci les chroniques citent le dominicain Lapo de Cascia. Un autre, Matthaeus, réussit à s’échapper ; un autre encore, Jacques Siminetti, parvint à gagner Chypre. Le couvent de ces enfants de saint Dominique s’élevait sur le bord de la mer entre le « Buverel » et l’ancien quartier génois. La Chronique de Styrie rimée qui, à travers une foule de récits fabuleux et d’erreurs, raconte cependant sur le siège d’Acre quelques faits historiques, dit que le frère Hermann de Saxe, qui avait passé aux sarrasins impies, revint dans la ville pour combattre ses coreligionnaires et se fit tuer glorieusement.

Dans sa fameuse lettre de menaces au roi Héthoum d’Arménie, le sultan Malek el-Achraf raconte entre autres que les musulmans firent prisonnières tant de jeunes femmes à la prise d’Acre qu’on les vendait couramment sur le marché des esclaves une drachme pièce.

D’après une antique chronique autrichienne, on fit trois parts des captifs : les enfants, qui furent épargnés, les religieux des deux sexes qui refusèrent d’abjurer et qu’on massacra, les femmes enceintes enfin, dont on fendit le ventre. Le récit fantastique de Ludolf de Suchem de la fuite de cinq cents dames et jeunes filles de qualité, courant au port, offrant leurs bijoux, leur main même à qui les sauverait, puis soudainement et heureusement conduites à Chypre par un nautonier mystérieux qui disparut aussitôt, n’est certainement qu’un récit légendaire. En 1340, cinquante ans après le drame final de Saint-Jean-d’Acre, toutes les plus nobles dames de Chypre portaient encore le deuil de cette grande catastrophe de la chrétienté franque d’Orient.

Les chiffres des victimes fournis par les diverses sources varient infiniment, de 10000 à plus de 100000 ; de même pour le nombre de ceux qui purent s’enfuir. Une grande masse des habitants chrétiens, plusieurs milliers probablement, avec le maréchal du Temple, Pierre de Sevry, beaucoup de religieux aussi, s’était au premier moment, dans le trouble affreux qui suivit la prise de la ville, jetée éperdument dans le très fort château du Temple situé près de l’angle occidental de la muraille en avant du port, sur le rivage même, ouvrant sur la pleine mer. Les murailles de cet édifice énorme, vraie place forte indépendante du reste de la cité, avaient vingt-huit pieds de profondeur. A chaque angle s’élevait une grosse tour surmontée d’un lion de cuivre richement doré, de la grandeur d’un bœuf. D’autres fuyards s’étaient réfugiés et barricadés dans le palais même du Grand Maître, d’autres encore dans la maison forte des Teutoniques, aussi dans le château ou grand manoir des Hospitaliers. Partout dans ces fortes maisons, forteresses véritables, parfaitement armées, les chrétiens réfugiés, sachant quel sort les attendait, opposèrent une résistance désespérée, et les vainqueurs, à leur grande déception, alors qu’ils avaient pu croire un moment que toute lutte était terminée, se virent au soir du 19 mai contraints de recommencer une bataille terrible. Celle-ci devait se prolonger plus de dix jours encore. Nous n’avons presque aucun détail sur cette résistance suprême de tous ces malheureux voués à la mort. Ce dut être une effroyable tragédie, car ils se virent contraints de se défendre heure par heure, minute par minute, de jour comme de nuit, contre l’effort incessant de ces masses victorieuses, rendues furieuses par cette prolongation inattendue de la lutte. Chacune de ces forteresses encombrées de réfugiés, entourées par ces milliers de sarrasins exaspérés, semblait un navire en détresse battu par les flots de la mer. Dans le château du Temple, le soir même de la prise de la ville, pendant que les sarrasins pillaient et brûlaient partout, les réfugiés, chevaliers et prêtres, avaient barricadé les portes et s’étaient mis en défense, cherchant surtout à organiser le passage presque impossible dans l’île de Chypre. Le maréchal de l’Ordre, Bourgognon, et le nouveau Grand Maître, Thibaut Gaudin, qui venait d’être élu en remplacement de Jean de Villiers, firent réunir près des murs toutes les embarcations, mais il était trop tard.

Longtemps encore ces désespérés luttèrent. Enfin, soit qu’ils n’eussent plus de pain et d’eau, soit que les assiégeants fussent à bout d’énergie, on rentra en négociations. Le sultan fit offrir aux défenseurs la vie sauve et la libre sortie sans armes avec un vêtement pour chacun. Ces propositions si dures furent acceptées. Le sultan, après qu’il eut envoyé aux chrétiens de la maison du Temple un drapeau blanc en signe de sa protection, leur expédia un émir, à la tête de quelques centaines de soldats qui devaient surveiller la stricte observation des conditions de la capitulation. Mais ce chef se conduisit avec la dernière brutalité vis-à-vis des jeunes gens, garçons et filles, enfermés au château. Ses hommes souillèrent de leurs ordures la chapelle. Les chrétiens exaspérés voulurent les châtier. En vain le Grand Maître Gaudin, le maréchal Bourgognon s’efforcèrent de prévenir par leurs supplications cette catastrophe nouvelle. Cette foule de gens réduits au désespoir, refermant soudain les portes du château, se jeta sur les soldats musulmans qui y avaient pénétré ; pas un de ceux-ci ne put échapper ; tous furent massacrés. Les chrétiens, devenus comme fous furieux, allèrent jusqu’à couper les tendons des bêtes de somme que la capitulation leur avait laissées et cela pour les inulitiser. Le drapeau blanc du sultan, jeté à terre, fut lancé dehors devant les portes avec les cadavres des soldats musulmans. D’après une source, quelques-uns de ceux-ci auraient toutefois réussi à se sauver en sautant du haut de la muraille qui longeait la mer.

Le maréchal Bourgognon, se dévouant au salut de tous, se fit courageusement, après ce drame, conduire en hâte auprès du sultan et le conjura, après qu’il lui eut dit la brutalité de ses soldats qui avait entraîné leur massacre, de maintenir quand même les articles de la capitulation arrêtée entre eux. Mais Malek el-Achraf, dans le paroxysme de sa fureur, ne voulut rien entendre et fit décapiter le vaillant maréchal sur place avec tous ceux qui l’accompagnaient. Puis il ordonna de reprendre aussitôt le siège régulier de la maison du Temple durant que le Grand Maître Gaudin, avec les reliques précieuses, les vases sacrés, les trésors de l’Ordre, réussissaient à se sauver de nuit, à Sidon d’abord, puis à Chypre.

Les chrétiens demeurés dans la forteresse, apprenant le supplice infligé au maréchal et à ses compagnons, comprenant que leur dernière heure était venue, résolurent de mourir sans prêter l’oreille à aucune nouvelle proposition de capitulation. Un premier assaut fut repoussé avec l’énergie du désespoir. Alors les assiégeants creusèrent des mines. Bientôt les murs entièrement ruinés n’offrirent presque plus de résistance. Un second assaut fut immédiatement inauguré, mais, à ce moment même, l’énorme et puissant édifice, miné de toutes parts, ébranlé par le choc des pierres lancées par les catapultes, s’écroula avec un bruit formidable, ensevelissant sous ses ruines musulmans et chrétiens. Les morts furent innombrables, de 3000 à 7000 suivant les auteurs. Cette ultime catastrophe eut lieu le 28 mai. Ainsi tomba le dernier boulevard de Saint-Jean-d’Acre, presque le dernier vestige de deux siècles de gloire et de prospérité des Francs en Terre Sainte. Les autres édifices de la ville encore aux mains des chrétiens, ainsi que les châteaux des Teutoniques et des Hospitaliers succombèrent presque en même temps aux attaques des sarrasins. Amadi parle de cette maison des Hospitaliers comme d’un édifice fort et superbe. La grande salle, qui avait encore servi au couronnement du roi Henri de Chypre, avait 300 coudées de long. Cette vaste demeure en ruines fut plus tard reconstruite pour le fameux émir Fakhreddine. Toutes les autres belles maisons des Ordres militaires dont j’ai déjà parlé, celles des Communes de Pise et de Venise comme aussi de nombreux couvents d’hommes et de femmes devinrent de même des monceaux de ruines.

Jadis, lors de la croisade des rois Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion, juste un siècle auparavant, lorsque les chrétiens étaient rentrés dans Saint-Jean-d’Acre après le siège fameux de 1192, le cruel roi d’Angleterre avait fait, malgré qu’on leur eût promis la vie sauve, massacrer en masse les habitants musulmans qui s’étaient rendus à lui. En guise de représailles pour ce crime affreux, qui hantant encore au bout de cent ans les imaginations sarrasines, le sultan Malek el-Achraf fit supplicier également la plus grande partie de ses prisonniers, surtout les combattants et les gens âgés. Il fit aussi mettre le feu aux quatre coins de la ville, après qu’elle eut été horriblement dévastée. « Saint-Jean-d’Acre, dit Makrizi, fut entièrement détruite et démolie ; les remparts furent complètement abattus ; on rasa les églises et les édifices les plus considérables. Le reste devint la proie du feu ». « Ce qu’il y eut d’admirable, dit en terminant l’historien Aboul Faraj, c’est que le Dieu très haut voulut que la ville fût prise un vendredi, à la troisième heure, au même jour et au même instant où les chrétiens y étaient entrés du temps du sultan Saladin. Dieu permit qu’en cette occasion le sultan reçut aussi les chrétiens à composition et les fit ensuite mourir. Voilà comme Dieu les punit à la fin de leur manque de foi ».

Makrizi dit encore que ce fut l’émir Shenas Eddine Benna qui entreprit la démolition méthodique de la ville. Ludolf de Suchem, qui visita Saint-Jean-d’Acre en 1335, quarante-quatre ans après la catastrophe, et qui y recueillit certainement encore de nombreux témoignages contemporains du siège, raconte que la garnison de la ville était alors de six cents sarrasins qui vivaient au mieux avec les pèlerins d’origine allemande, les reconnaissant aussitôt à leur apparence, à leur démarche, buvant en secret avec eux le vin que leur interdisait la loi de Mahomet.

La nouvelle de la prise d’Acre, instantanément répandue au loin par la rumeur publique, sonna comme un glas funèbre parmi les dernières petites cités encore aux mains des chrétiens sur la côte de Syrie. L’effroi de ces malheureuses populations, depuis si longtemps tremblantes sous la menace de cette catastrophe, fut sans bornes. Les plus riches habitants de Tyr avec le baile royal Adam de Cafran abandonnèrent leur ville le jour même du 18 mai malgré ses magnifiques remparts, sa triple enceinte de murailles épaisses de vingt-cinq pieds, défendues par douze tours les plus fortes, les mieux construites qu’il y eut jamais.

Ces fuyards laissaient en arrière, dans leur terreur irraisonnée, femmes, enfants, vieillards, en outre toute la population pauvre. Dès le lendemain, 19 mai, Tyr fut occupée sans résistance par un corps sarrasin sous le commandement d’Ezzeddine Benna. Saïda, l’antique Sidon de Phénicie – que les Templiers avaient acquise de leurs deniers, et où s’étaient réfugiés quelques-uns des leurs échappés de Saint-Jean-d’Acre – comptant sur le secours promis par les Grand Maître Thibaut Gaudin, réfugié en Chypre, songea d’abord à résister. Ses habitants mettaient leur principal espoir dans leur superbe château, puissamment augmenté par le roi Saint Louis. Il était situé dans une île, ce qui en augmentait la force. On se mit à le fortifier fiévreusement encore, mais à l’approche des troupes de siège de l’émir Alameddine Sandischar Schugaï qui, après avoir investi la ville de toutes parts, se disposèrent à attaquer aussitôt la forteresse, les Templiers, se sentant trop peu nombreux, s’enfuirent les uns à Tortose, les autres en Chypre. Saïda, aussitôt occupée par les Infidèles, fut immédiatement démantelée ainsi que son château insulaire dès la fin de mai ou le milieu de juin. – De même encore pour la forte cité de Baruth, l’antique patrimoine des Ibelin, la Beyrouth actuelle, le même Alameddine Schugaï, après avoir, par de fallacieux discours, promis aide et sûreté aux habitants accourus sans méfiance, les fit traîtreusement en partie massacrer le 21 juin, en partie conduire en esclavage à Damas et en Egypte. Peu de jours après, le 30 juillet, tomba encore Kaïfa, au pied du couvent du Carmel dont les moines furent égorgés eux aussi durant qu’ils chantaient le Salve Regina. Le monastère fut détruit de fond en comble.

A la nouvelle de tant de désastres successifs, les habitants d’Athlit, où se trouvait un des plus forts châteaux du Temple, de Tortose aussi, si puissamment fortifiée, de Jbeil enfin, l’antique Byblos, s’enfuirent dans le courant d’août, abandonnant leurs villes à la dévastation. « Il ne resta dans la Palestine, dit Makrizi, que les chrétiens qui se soumirent à payer le tribut. Le dernier reste de leur puissance avait disparu ! ». Il y avait exactement cent quatre-vingt-douze ans que la sainte cité de Jérusalem avait été conquise par les Francs et que Godefroy de Bouillon avait été proclamé roi du Saint Royaume de Palestine.

Déjà le 12 du mois de juin, le sultan Malek el-Achraf fit à Damas une entrée triomphale extraordinairement brillante après cette campagne si sanglante pour les siens, mais écrasante pour les chrétiens. D’après certaines sources, la prise d’Acre avait coûté soixante mille morts aux sarrasins, dont plus de cent émirs, auxquels on rendit les plus grands honneurs funéraires. Les rues de la capitale syrienne étaient tapissées des plus belles étoffes sur le passage du cortège. Tous les habitants des campagnes étaient accourus pour admirer ce spectacle extraordinaire. La foule était prodigieuse sous un ciel de feu. On portait devant le sultan des bannières chrétiennes la pointe en bas, et, fichées sur la pointe des lances, les têtes des principaux chefs francs, tandis que les captifs suivaient, liés par des cordes sur leurs chevaux de guerre.

Après avoir consacré la plus grande partie de l’immense butin conquis à Acre à des fondations pieuses, à la construction et à l’entretien de coûteux monuments funéraires, de la chapelle sépulcrale de son père, de celle qu’il se faisait bâtir pour lui-même, après avoir attendu à Damas environ un mois que ses troupes eussent achevé d’occuper les dernières cités chrétiennes du littoral, le sultan repartit pour sa splendide capitale du Caire où il entra en pompe encore plus brillante vers la mi-juillet, au milieu d’un immense concours. « Toute l’Egypte, dit Aboul Mahasen, était accourue pour prendre part à ce spectacle ».

Dans deux écrits du style le plus hautain, Malek el-Achraf fit part au roi Héthoum II d’Arménie de ces événements formidables, lui disant quel colossal butin il avait fait à Acre, le menaçant, s’il ne recommençait aussitôt à payer le tribut jadis fixé, de dévaster sa terre et de détruire sa capitale de Massissa. Dès l’an suivant, en 1292, il menait une expédition triomphante vers le haut Euphrate et s’emparait de la formidable citadelle arménienne de Hromgla. Le 12 décembre 1293 il périssait assassiné dans une chasse.

Makrizi raconte qu’on trouva dans une église de Saint-Jean-d’Acre un mausolée de marbre rouge portant une grande plaque de plomb avec une inscription grecque en plusieurs lignes. « Celle-ci portait que ce pays serait subjugué par un peuple de nation arabe, éclairé par la vraie religion ; que ce peuple triompherait de tous ses ennemis, que sa religion l’emporterait sur toutes les provinces de la Perse et de l’empire grec, et que, vers l’approche de l’année 700 de l’Hégire, ce même peuple chasserait entièrement les Francs et détruirait leurs églises. Il y avait encore cinq lignes effacées qu’on ne put lire : le reste fut lu au sultan qui en fut dans l’admiration ».

Tous ces succès, si l’on en croit Makrizi, avaient été prédits d’avance ; dès avant que le sultan se fût mis en marche vers Acre, un Cheikh célèbre pour ses poésies, Charafeddine Bousiri, avait vu, pendant son sommeil, un homme qui récitait ces vers :

Les musulmans se sont emparés d’Acre, et ont accablé les infidèles de [coups]

Notre sultan a marché contre eux avec des chevaux qui renversent tous [les obstacles].

Les turcs ont juré de ne plus rien laisser aux chrétiens.

 

Le cheikh fit part à plusieurs personnes de sa vision qui ne tarda pas à se vérifier.

« Ainsi, s’écrie Aboul Fida, les villes fortes chrétiennes rentrèrent sous les lois de l’islamisme ; ainsi fut lavée la souillure imprimée par la présence des Francs, de ces Francs naguère si redoutables. C’est à Dieu que nous sommes redevables de ce bienfait ; soyons-en reconnaissants et rendons au Seigneur de solennelles actions de grâce ! ».

Ibn Férat dit de son côté en terminant son récit :

« Les Francs ne possédèrent donc plus rien en Syrie. Espérons, s’il plaît à Dieu, que cela durera jusqu’au  jour du Jugement ».

La nouvelle de la prise de Saint-Jean-d’Acre par les troupes du sultan d’Egypte produisit par toute l’Europe une impression de douleur terrifiante.

 


[1] Dans ce récit j’ai suivi pas à pas l’excellente Histoire du royaume de Jérusalem de feu R. Rohricht, parue à Innsbruck en 1898.

[2] Créé par son frère en 1289 son lieutenant du Saint Royaume avec le titre de baile ; il était prince de Tyr et connétable du royaume de Chypre.

[3] En réalité il n’y en avait pas.

[4] C’était, on vient de le voir, le prince Amaury de Lusignan.

[5] Il est étrange que Ludolf Suchem ne prononce pas le nom du patriarche ni de tant d’autres évêques, prieurs et abbés de Terre Sainte, qui vivaient réfugiés à Acre, dépossédés de leurs sièges.

[6] Une source chrétienne dit que cette ambassade eut lieu quarante jours avant le début du siège.

[7] Il devait tomber le 18 mai avec Gautier (ou Walter) Broyken et tous les frères de l’Ordre.

[8] Ceux, en petit nombre, qui l’accusent de lâcheté, sont manifestement de mauvaise foi.

[9] Celui-ci, disent les Gestes, 243, 246, avait sa tente dressée près de la « Sommerie », autrement dit près des Ecuries du Temple. Tout près, sur une hauteur, on voyait une belle tour et une série de beaux jardins et de vignobles appartenant tous au Temple.

[10] La comtesse de Blois était morte à Saint-Jean-d’Acre le 2 août 1287 et ces tours pourraient bien dater de cette époque.

Fanatisme religieux pendant les croisades

Croisades

Urbain II savait lors de son appel à la croisade que ces « barons » ne se seraient jamais croisés, ou l’auraient fait avec beaucoup moins d’enthousiasme et sur une moindre échelle, s’il s’agissait seulement et uniquement de libérer Jérusalem et les lieux saints, puis, mission accomplie, de rentrer chez eux auréolés de gloire platonique.

C’est pour cela qu’il a – avec astuce – laissé miroiter à ces barons et consorts la possibilité, voire l’opportunité d’acquérir des terres au soleil d’Orient…

Ainsi, « Urbain II cherchait tour à tour à exciter dans le cœur des chevaliers et des barons qui l’écoutaient l’amour de la gloire, l’ambition des conquêtes…[1] ».

Aussi, nous pouvons considérer Urbain II indirectement et moralement responsable des très regrettables massacres, par les croisés déchaînés, des musulmans, vieillards, femmes et enfants, réfugiés en masse dans la Mosquée Lointaine (al-Aqsa) de Jérusalem, et dans la Ville Sainte elle-même.

Jérusalem tomba entre les mains des croisés le 15 juillet 1099. Urbain II rendit son âme à Dieu le 29 juillet de la même année, soit 14 jours après la chute de la Ville Sainte. Les moyens de communication étant lents en ce temps-là, il est fort probable que l’initiateur de la Première croisade soit mort avant de recevoir la bonne nouvelle. Ainsi, il serait parti sans avoir eu connaissance du carnage que « ses » croisés commirent dans la Ville Sainte.

Description du massacre de Jérusalem par les écrivains chrétiens et musulmans :

1-« L’histoire a raconté avec effroi le carnage des musulmans dans la cité conquise ; ce carnage dura une semaine. Soixante-dix mille Sarrasins furent immolés. La difficulté de garder un trop grand nombre de prisonniers, l’idée qu’il faudrait tôt ou tard combattre encore les musulmans qu’on renverrait de Jérusalem, furent les motifs sur lesquels s’appuya une politique barbare pour compléter l’œuvre de la vengeance et des fureurs fanatiques. Les scènes du massacre ne furent interrompues que par une fervente visite dans l’église de la Résurrection. Mystérieux contraste ! Ces mêmes hommes qui venaient d’égorger dans les rues des ennemis vaincus, se montraient nu-pieds, la tête découverte, poussant de pieux gémissements, versant des larmes de dévotion et d’amour. La prière et les sanglots religieux avaient tout à coup remplacé dans Jérusalem les hurlements de la rage et les cris des victimes[2] ».

2-« La ville [Jérusalem] présentait en spectacle un tel carnage d’ennemis, une telle effusion de sang que les vainqueurs eux-mêmes ne pouvaient qu’être frappés d’horreur et de dégoût[3] ». « Les rues de la ville sainte étaient littéralement inondées de sang ».

3-« La population de la ville sainte fut passée au fil de l’épée, et les Franj (Francs) massacrèrent les musulmans pendant une semaine. Dans la mosquée al-Aqsa, ils tuèrent plus de soixante-dix mille personnes[4] ».

4-« Bien des gens furent tués. Les juifs furent rassemblés dans leur synagogue et les Franj les y brûlèrent vifs. Ils détruisirent aussi les monuments des saints, et le tombeau d’Abraham – la paix soit sur lui[5] ».

« Cette politique barbare eut pour résultat de vider Jérusalem de tous ses habitants musulmans et juifs. Ceux qui ne furent pas massacrés s’enfuirent loin de la Ville Sainte et n’y revinrent jamais, car elle resta « franque » jusqu’à 1187, date de sa reprise par Saladin. Leurs propriétés et leurs maisons devinrent, ainsi, à la disposition des vainqueurs : « Chaque guerrier devait rester possesseur de la maison ou de l’édifice dans lequel il se présenterait le premier…[6] ».

« Dans l’espace de quelques jours Jérusalem avait changé d’habitants, de lois, de religion. Les Latins songèrent à nommer un roi pour conserver la conquête. Un Conseil de dix membres du clergé et de l’armée proclama le nom de Godefroy de Bouillon. Celui-ci refusa le diadème et les signes de la royauté, disant qu’il n’accepterait jamais une couronne d’or dans une ville où le Sauveur du monde avait été couronné d’épines. Il se contenta du titre de défenseur et de baron [Avoué] du Saint-Sépulcre.

Il fallait aussi un chef à l’Eglise de Jérusalem. « L’intrigue et l’adresse prirent la place du mérite et de la piété dans la plupart des nominations aux évêchés des villes soumises à la domination latine[7] ».


[1] Michaud.

[2] Michaud, Abrégé, p. 56.

[3] Oldenbourg, Les Croisades, Paris, Ed. Gallimard, 1965, p. 157.

[4] Ibn al-Açir (1160-1233), Histoire parfaite, Beyrouth, Ed. Sader, 1979.

[5] Ibn al-Qalanissi (1073-1160), Damas de 1075 à 1154, Ed. Institut Français de Damas et Editions Adrien-Maisonneuve, Paris, 1952.

[6] Michaud.

[7] Michaud, Abrégé, pp. 56-57.

Guerres entre croisés et chrétiens d’Orient

Croisades

La première de ces guerres eut lieu en 1204, lorsque les croisés prirent d’assaut Byzance, la capitale de l’Empire d’Orient, et y commirent destructions et rapines ; ils pénétrèrent dans Sainte-Sophie l’une des plus illustres églises de la chrétienté en ces temps-là, et peut-être même, la plus illustre absolument, la saccagèrent, la profanèrent, détruisirent ses autels, ses icônes, ses crucifix et ses reliques, et volèrent ses trésors inestimables, y commettant l’abomination avec les filles de joie, tuant, enlevant et déportant, tout ceci parce que les croisés, du point de vue de la foi et des dogmes, appartenaient à l’Eglise romaine et latine, et que, de leur côté, l’empereur de Byzance, ainsi que la patriarche, les évêques, le clergé et le peuple se réclamaient de l’Eglise grecque orthodoxe « séparée » de Rome.

Querelles entre croisés et relations croisés-musulmans

Croisades

La mystique de la croisade ne résista pas à ce que Grousset a appelé le « fait de conquête » et le « fait de colonisation ».

La cause principale réside dans le fait que les « barons », ceux de la Première croisade notamment, ont du cerveau à la place du cœur, à la différence de ces pauvres et malheureux « pèlerins » qui accompagnèrent Pierre l’Ermite et ceux qui leur succédèrent sur le chemin de la désolation et de la mort.

Ces illustres barons se taillèrent, chacun à sa mesure, des Etats dans le plein sens du terme : Royaume, Principauté, Comté…

Ainsi naquit, du fait de la Première croisade, l’idée-force de planter en Orient des Etats Francs.

Tancrède qui s’avançait le premier à la tête d’une troupe de guerriers italiens, était descendu à Tarse (en Cilicie – patrie de Saint Paul) et avait fait flotter son drapeau sur les murs de la cité. Bientôt Baudouin, à la tête d’une troupe de guerriers flamands, arrive et veut que la ville lui soit livrée, sous prétexte que sa troupe est plus nombreuse que celle du héros italien… Le frère de Godefroy (Baudouin) achève d’exciter l’indignation des italiens en refusant de recevoir dans la ville et en livrant au glaive des turcs trois cent pèlerins envoyés par Bohémond.

Tancrède arrive à Malmistra (en Cilicie) et l’occupe avec ses troupes. Baudouin, qui s’était remis en marche, arrive près de Malmistra. Les italiens, persuadés que Baudouin veut leur ravir cette nouvelle conquête, courent aux armes. Un combat cruel s’engagea entre les guerriers chrétiens…

A tous ces maux se joignit la désertion. Celle de Guillaume Charpetier et celle de Pierre l’Ermite furent un sujet de découragement et de scandale.

Baudouin de Boulogne s’était, dès avant le siège d’Antioche (donc bien avant la prise de Jérusalem et la délivrance du Saint Sépulcre) détaché sans scrupule du gros de la première croisade. A ce moment (mars 1098) la croisade parut s’émietter ; chaque baron cherchait à se tailler quelques fiefs dans la Syrie du Nord[1]… Il se rendit à Edesse où le prince arménien, Thoros, désirait l’employer à sa solde contre les turcs. Baudouin, sous menace de défection, obligea Thoros à l’adopter comme successeur ; après quoi, cyniquement, il laissa massacrer le malheureux dans une émeute… Le chef croisé, qui était certainement d’intelligence avec les émeutiers, resta alors seul maître du pouvoir.

Ainsi fut fondé le Comté d’Edesse… Une telle prise de possession, dans des conditions en soi odieuses, s’éloignait singulièrement de l’idéal de la croisade, tel que l’avait prêché un Urbain II… La croisade pour Baudouin et ses semblables n’était qu’un prétexte à acquérir par tous les moyens, meurtres compris, des terres au soleil d’Orient[2].

Lorsque, à la suite de la prise d’Antioche (20 juin 1098) par les Francs, Bohémond rappela aux autres barons leur promesse de lui abandonner leurs droits sur la ville, afin de l’ériger en principauté et de se placer à sa tête, Raymond de Saint-Gilles refusa de se dessaisir du quartier où ses toulousains s’étaient installés. A diverses reprises, toulousains et normands faillirent en venir aux mains. Tant bien que mal on convainquit le comte de Toulouse d’obtempérer.

Après Antioche ce fut Maaret el-Noumane qu’on venait de prendre qui fut une nouvelle pomme de discorde entre les mêmes protagonistes, Bohémond et le toulousain, qui s’en disputaient la possession. Devant un tel étalage de cupidité féodale la foule des pèlerins finit par se révolter. Etait-ce pour nantir les barons de nouveaux fiefs ou pour délivrer le tombeau du Christ qu’à l’appel du pape ils avaient pris la croix ? Aussitôt les pèlerins se ruent sur la ville et la démolissent, supprimant, ainsi, l’objet du litige[3].

Bohémond, dans sa rapacité normande, pour ne pas risquer de perdre Antioche, refusait de suivre la croisade. Excédés, Godefroy de Bouillon, son frère Baudouin et Robert de Flandre se retirèrent à Edesse.

Le comte de Toulouse se voyait déjà seul des chefs croisés entrant à Jérusalem et bénéficiant d’une gloire immortelle[4].

Après une telle victoire (contre les égyptiens, entre Ascalon et la mer, en 1099) les Francs auraient pu s’emparer des villes de la côte. Leurs discordes, de nouveau, les paralysèrent. Les défenseurs d’Ascalon voulaient se rendre. Plutôt que de voir la conquête profiter à Godefroy, Raymond de Saint-Gilles leur fit dire de tenir. Godefroy, malgré sa patience, faillit attaquer le camp toulousain[5].

Des années plus tard, en 1106, Tancrède profita des querelles qui divisaient les chefs arabes de la région d’Apamée pour s’emparer, avec l’aide d’une partie d’entre eux, de cette importante place. Plus au Sud, il entra en rapports d’amitié avec les chevaleresques émirs de Chaïsar et de l’illustre maison arabe de Bani Mounquidh. Quant aux byzantins, Tancrède leur enleva définitivement le port de Lattaquié.

L’émir Jawwali, en guerre avec ses compatriotes, les turcs d’Alep, fit appel à Baudouin du Bourg et à Joseph de Courtenay qui, fidèles à leur pacte, se portèrent à son aide. De son côté le Seldjoukide d’Alep, Ridwane, demanda l’aide de Tancrède qui obtempéra. On eut ainsi ce spectacle d’une coalition franco-turque contre une coalition franco-turque[6].

Après la prise de Saint-Jean-d’Acre (3e croisade, 1189-1192), une scène pénible s’était déroulée sur les remparts mêmes de la ville. Le duc Léopold d’Autriche fut le premier à planter son étendard sur la citadelle. Richard Cœur de Lion, emporté par le dépit, arracha l’étendard du duc, le jeta dans la boue et, à sa place, planta son propre étendard. Le duc maîtrisa sa colère, réservant sa vengeance pour une occasion favorable. Il eût l’occasion de se venger de cet affront plus tard. En effet, lors de son retour de Terre Sainte, Richard Cœur de Lion fut capturé en terre autrichienne par les hommes d’Henri VI qui le retint en captivité. Il ne recouvra sa liberté qu’après le paiement d’une énorme rançon.

En 1216 le pape Honorius III prit l’initiative d’une cinquième croisade. L’archevêque d’Acre, Jacques de Vitry, fut chargé de réveiller dans la Syrie franque le zèle quelque peu assoupi. Ses paroles nous montrent que les colons syriens, beaucoup plus préoccupés de commerce que de croisade – et de commerce avec les pays musulmans – s’accommodaient fort bien du modus vivendi de 1192. Dès cette époque les intérêts économiques primaient au Levant les considérations spirituelles ; la fougueuse éloquence de Jacques de Vitry eut fort à faire pour secouer la mollesse de ces créoles.

D’un autre côté, les musulmans, d’une manière générale, et les chiites, les noçayris, les ismaéliens en particulier, ainsi que les druzes, ont collaboré avec les croisés. Ainsi, Raymond d’Agiles[7], chroniqueur français du 11e siècle, nous raconte que l’émir de Tripoli, Ibn Ammar[8], accueillit amicalement le comte de Toulouse qui commandait l’armée franque… Il conclut un accord avec les seigneurs et leur livra immédiatement plus de trois cents pèlerins qui étaient en captivité chez lui. Il leur donna 15000 besants et 15 destriers de grand prix. Il leur fournit aussi un abondant ravitaillement, puis des chevaux et des ânes et encore des denrées de toutes sortes. Il stipula avec les chefs que, si ceux-ci pouvaient gagner la guerre que préparait contre eux le chef des Fatimides en Egypte et prendre ensuite Jérusalem, il se ferait lui-même chrétien. De plus, ce prince fournit aux croisés des guides libanais pour les conduire, par les défilés, le long de la corniche libanaise, vers Beyrouth et Tyr[9].

La vie des Etats croisés comporta une symbiose franco-musulmane reposant sur un minimum de mutuelle tolérance. Des alliances, parfois éphémères, parfois assez durables, furent conclues entre princes francs et princes musulmans.

Les musulmans, dans les Etats francs, pouvaient accéder à des postes importants… Ibn Joubaïr, peu suspect de sympathies chrétiennes, note ce qui suit : « Nous quittons Tibnine par une route longeant constamment des fermes habitées par des musulmans qui vivaient dans un grand bien-être sous les Francs. Les musulmans sont maîtres de leurs habitations et s’administrent comme ils l’entendent. Le malheur des musulmans, c’est que dans les pays gouvernés par leurs coreligionnaires, ils ont toujours à se plaindre des injustices de leurs chefs, tandis qu’ils n’ont qu’à se louer de la conduite de leurs ennemis (les Francs) en la justice de qui on peut se fier.

A Acre, note encore Ibn Joubaïr, si l’ancienne grande mosquée a été convertie en église chrétienne, les Francs en ont laissé un coin au culte musulman, véritable mosquée à l’intérieur d’une église. Au contraire, une autre mosquée d’Acre avait été laissée à l’islam, mais les Francs y avaient construit une chapelle attenante : « Ainsi le musulman et l’infidèle se réunissent dans cette mosquée et chacun y fait sa prière en se tournant vers le lieu de sa foi ».

Le Livre d’Eraclès[10] révèle que des manifestations d’amitié entre les tyriens, à grande majorité musulmane, et leurs vainqueurs croisés se déroulèrent sur les places publiques.

Ils ismaéliens sont des dissidents de l’islam. Pendant trois siècles (11e-13e siècles) ils s’opposèrent avec férocité aux Seldjoukides, puis aux Mamelouks. Installés au 12e siècle entre la côte syrienne et l’Oronte, leur fanatisme et leurs idées subversives ont beaucoup contribué à la désorganisation des Etats musulmans. A la fin du 12e siècle leur chef fut appelé le Vieux de la Montagne : et l’un d’eux eut une entrevue avec Saint Louis. Les croisés ne manquaient pas de se servir de ces groupements anarchiques dans leur lutte contre le pouvoir local d’obédience sunnite[11].

D’autre part, « les croisés s’entendirent avec les chefs locaux, et en particulier avec les émirs druzes du Gharb ». Le Gharb est le mot arabe qui veut dire Ouest, ou Occident. Ce fut une région du Liban central. Cette région devrait nécessairement être située vers l’Ouest, comme son nom l’indique. Grosso modo elle couvre le casa actuel d’Aley.

Ceux-ci s’engagèrent à assurer la sécurité du flanc oriental des croisés, de Beyrouth à Saïda : ils devaient empêcher les montagnards de piller les campagnes de la plaine, refuser asile aux rebelles, et même, s’ils en étaient requis, mettre des contingents militaires à la disposition des Francs… Mais, dans le même temps, ces infidèles féaux correspondaient avec les pachas musulmans…

Cette politique équivoque ne manqua pas de valoir de sérieux ennuis à ces émirs équilibristes… Ils persistèrent, toutefois, dans leurs comportements[12] ».


[1] Grousset, L’Empire du Levant, p. 196.

[2] Grousset, L’Empire du Levant, p. 204.

[3] Grousset, L’épopée des Croisades, p. 40.

[4] Grousset, L’épopée des Croisades, p. 41.

[5] Grousset, L’épopée des Croisades, p. 49.

[6] Grousset, L’épopée des Croisades, p. 89.

[7] Chapelain du comte de Toulouse pendant la première croisade dont il écrivit une relation.

[8] Musulman d’obédience seldjoukide.

[9] G. Enkiri, Le Liban et les Croisades, Beyrouth, s.d., p. 9.

[10] Titre de la traduction française de la chronique latine de Guillaume de Tyr sur les croisades.

[11] M. Dunand, Pentalogie Antiochienne V, p. 114.

[12] J. P. Alem, Le Liban, Paris, Ed. PUF, 1963 et 1985, pp. 24-25.

Pierre l’Ermite

Croisades

Des familles entières, emportant leurs meubles, partaient pour la Palestine, se confiant dans la providence de Celui qui nourrit les oiseaux du ciel. Dans leur naïve ignorance, les enfants, des villages, lorsqu’une ville ou un château se présentait à leurs yeux, demandaient si c’était là Jérusalem !

Les princes et les capitaines qui devaient conduire les différentes troupes des croisés, avaient décidé qu’ils ne partiraient ni dans le même temps ni par la même route, et qu’ils se réuniraient à Constantinople. Le gros de la multitude ne voulut point attendre ; se trouvant sans chef, elle demanda à Pierre l’Ermite de la conduire en Orient ; Pierre y consentit. Couvert d’un manteau de laine, un froc sur la tête, des sandales aux pieds, monté sur la mule avec laquelle il avait parcouru l’Europe, Pierre se dirigea vers l’Allemagne à la tête de 80000 à 100000 hommes : le prédicateur de la croisade, devenu le chef de cette grande multitude de pèlerins, n’avait point songé aux désordres et aux malheurs que devaient amener l’ignorance grossière, l’imprévoyance et l’indiscipline. L’avant-garde de l’armée de Pierre l’Ermite, conduite par Gauthier Sans-Avoir, ne comptait que huit cavaliers ; tout le reste allait à la conquête de l’Orient en demandant l’aumône. Cette avant-garde arriva à Constantinople après une triste et désastreuse marche de deux mois, en passant par la Hongrie et la Bulgarie. L’empereur Alexis lui permit d’attendre l’armée de Pierre l’Ermite. Cette armée, en suivant la route des soldats de Gauthier Sans-Avoir, trouva les traces de malheurs qu’elle voulut imprudemment venger. Elle souilla à Semlin la cause de la croisade par d’horribles excès ; ces excès furent cruellement expiés sous les murs de Nissa. Lorsque les débris de la troupe de Pierre l’Ermite joignirent les débris de l’avant-garde autour de la capitale de l’empire grec, on jura d’observer la discipline et d’obéir aux sages inspirations. Pierre l’Ermite fut un grand sujet de curiosité à la cour impériale ; Alexis le combla de présents, fit distribuer à son armée de l’argent et des vivres, et lui conseilla d’attendre l’arrivée des princes pour commencer la guerre.

Mais les princes et les chefs véritables de la croisade n’avaient point encore quitté l’Europe ; de nouvelles troupes, semblables à celles de Gauthier Sans-Avoir et de Pierre l’Ermite, devaient les précéder encore. Un prêtre du Palatinat, nommé Gotschalk, partit avec quinze à vingt mille hommes de diverses provinces d’Allemagne qui s’étaient armés à sa voix ; dans son passage à travers la Hongrie, la troupe de Gotschalk s’abandonna à toutes les fureurs de licence ; elle périt misérablement sous le fer des hongrois. Une autre multitude de pèlerins des bords du Rhin et de la Moselle se mit en marche, ayant à sa tête un prêtre nommé Volkmar et un comte Emicon ; cette multitude, composée d’un ramas de vagabonds et d’aventuriers, poussés par deux chefs qui comprenaient mal l’esprit de la croisade, choisit pour premiers ennemis tus les juifs qu’elle rencontra ; un épouvantable massacre ensanglanta plusieurs villes d’Allemagne ; le Rhin et la Moselle roulèrent des cadavres d’israélites. Après ces scènes de carnage, les soldats d’Emicon, s’avançant vers la Hongrie, voyaient les peuples s’enfuir à leur approche. Mesbourg leur avait fermé ses portes et refusé des vivres. La plupart de ces indignes croisés trouvèrent la mort sous les murs de Mesbourg, qu’ils avaient inutilement assiégée ; un petit nombre seulement de l’avant-garde de la troupe d’Emicon arriva jusqu’à Constantinople.

Toutes ces bandes réunies devenaient pour Alexis de redoutables hôtes ; déjà les maisons, les palais et même les églises de Byzance avaient été pillés par ces pèlerins effrénés ; l’empereur leur fit passer le Bosphore. Les troupes des croisés établirent leur camp dans les environs de Nicomédie. Bientôt des querelles éclatèrent entre les français, les italiens et les allemands. Ceux-ci, conduits par un chef appelé Renaud, s’avancèrent du côté de Nicée, enlevèrent aux musulmans la forteresse d’Exerogorgo, et, peu de temps après, assiégés par les turcs, ils furent presque tous livrés au tranchant du glaive. En apprenant le destin funeste des italiens et des allemands, les français demandèrent à leur chef Gauthier de les conduire à la rencontre de l’ennemi pour venger les chrétiens leurs frères ; les prudentes remontrances de Gauthier sont accueillies par des murmures ; ce chef obéit aux cris violents de la multitude ; on marche en désordre vers Nicée. Une prompte défaite vint punir cette rébellion. Gauthier, digne de commander à de meilleurs soldats, tomba percé de sept flèches. Pierre l’Ermite, qui depuis longtemps avait perdu son autorité parmi les croisés, était revenu à Constantinople avant la bataille. A partir de ce moment, le cénobite ne joua plus qu’un rôle ordinaire, il fut à peine aperçu dans une guerre qu’il avait préparée par ses éloquentes prédications. La désertion de Pierre l’Ermite fut un sujet de découragement et de scandale.

Telle avait été la destinée de trois cent mille croisés, que l’Europe avait vus partir. On dut apprendre avec douleur, mais non point avec surprise, les désastres de ces troupes sans lois, sans vertu, sans discipline, qui avaient été formées en quelque sorte de l’écume de l’Occident[1] ».


[1] Michaud, Abrégé, pp. 21-23.

Quel est l’état des pèlerinages des chrétiens avant 1095?

Croisades

L’invasion musulmane n’avait point arrêté les pèlerinages. Vers le commencement du VIIIe siècle, nous trouvons à Jérusalem un évêque des Gaules, saint Arculphe, dont l’intéressant pèlerinage nous a été conservé, et vingt à trente ans plus tard, un autre évêque, appelé Guilbaut, du pays saxon, dont les courses aux lieux saints furent racontées par une religieuse de sa famille. Les fidèles de Palestine recevaient le contrecoup des révolutions au milieu desquelles les diverses puissances musulmanes se disputaient l’autorité souveraine ; longtemps placés entre les rigueurs de la persécution et la joie d’une sécurité passagère, ils virent enfin se lever des jours plus calmes sous le règne d’Aaron-al-Réchid[1], le plus grand des califes de la dynastie d’Abbas. Charlemagne étendait à cette époque son empire sur l’Occident. Le grand prince des Francs et le grand calife de l’islamisme se témoignèrent une estime mutuelle par de fréquentes ambassades et par de magnifiques présents. Aaron-al-Réchid fit porter à Charlemagne les clefs du Saint-Sépulcre et de la ville sainte : il y avait dans cet hommage une pensée politique et une sorte de vague pressentiment des croisades.

En ce temps-là, les chrétiens d’Europe qui se rendaient à Jérusalem étaient reçus dans un hospice dont on attribuait la fondation à Charlemagne. Vers la fin du 11e siècle, le moine Bernard, français d’origine, avait visité les lieux saints, avec deux autres religieux ; il avait vu l’hospice de l’Eglise latine, composé de douze maisons ou hôtelleries ; une bibliothèque était ouverte dans cet hospice de pèlerins comme dans les autres hospices fondés en Europe par Charlemagne. A ce pieux établissement étaient attachés des champs, des vignes, et un jardin, situés dans la vallée de Josaphat. Le désir de recueillir des reliques et les spéculations du commerce, multipliaient les voyages aux pays d’outre-mer, une foire s’ouvrait tous les ans à Jérusalem le 15 septembre ; un marché s’étendait habituellement devant l’église de Sainte-Marie-Latine. Les marchands de Venise, de Pise, de Gênes, d’Amalfi et de Marseille avaient des comptoirs en diverses contrées d’Orient. Les voyages aux lieux saints furent ordonnés comme pénitences publiques, comme moyens d’expiation. En 868, un seigneur breton nommé Frotmond, meurtrier de son oncle et du plus jeune de ses frères, fit trois fois le pèlerinage pour obtenir l’entière rémission de ses crimes. Geneius, préfet de Rome, qui avait outragé le pape[2] dans l’église de Saint-Marie-Majeure, qui l’avait arraché aux autels et précipité dans un cachot, fut condamné à s’en aller pleurer sur le saint tombeau…

…Après l’écroulement de l’empire des Abbassides, le monde musulman, livré à toutes sortes de divisions, était tombé dans la faiblesse ; le spectacle de cette décadence avait donné aux grecs quelques instants d’énergie. Nicéphore Phocas, Héraclius et surtout Zimiscès firent des tentatives victorieuses ; mais le poison qui arrêta tout à coup Zimiscès dans sa course, rendit aux Sarrasins tout ce qu’ils avaient perdu. Les califes Fatimides, qui venaient de s’établir sur les bords du Nil, furent les nouveaux maîtres de la Judée. Les chrétiens trouvèrent du soulagement sous la domination des Fatimides, jusqu’au règne du calife Hakem, dont l’histoire a raconté le violent fanatisme et la démence furieuse. Gerbert, archevêque de Ravenne, devenu pape sous le nom de Silvestre II[3], avait vu les maux des fidèles dans un pèlerinage qu’il fit à Jérusalem. Une lettre de ce prélat (996), dans laquelle Jérusalem pleurait elle-même ses malheurs et implorait la pitié de ses enfants, excita des émotions en Europe. Une expédition maritime de Pisans, de Génois et du roi d’Arles, Boson, née de ces sentiments d’indignation et de pitié, menaça les Sarrasins jusque sur les côtes de Syrie : ces démonstrations imprudentes éveillaient la défiance des Sarrasins et devaient appeler sur les chrétiens de cruelles sévérités.

Les chroniqueurs, parlant des misères de la Terre-Sainte, nous racontent que les cérémonies de la religion furent interdites, que la plupart des églises furent changées en étables ; l’église du Saint-Sépulcre ne put échapper à la dévastation. Les chrétiens se virent chassés de Jérusalem. Quand on apprit en Occident la destruction du saint lieu, on versa des larmes.

Lorsque Hakem, le calife oppresseur, mourut[4], Daher son successeur permit aux chrétiens de rebâtir l’église du Saint-Sépulcre ; l’empereur de Constantinople ouvrit son propre trésor pour fournir aux frais de la reconstruction du temple.

Dans le 11e siècle, les exemples de pèlerinages imposés comme pénitences canoniques devinrent plus fréquents que dans le siècle précédent. Les grands pécheurs devaient quitter pour un temps leur patrie, et mener une vie errante comme Caïn. Cette manière d’expier un vol, un meurtre, la violation de la trêve de Dieu, s’accordait avec le caractère actif et inquiet des peuples de l’Occident. A mesure qu’on avance dans le 11e siècle, l’amour des pèlerinages devint un besoin, une habitude, une loi. Le bâton de pèlerin se trouve dans la main de tout enfant de l’Europe ; un danger qu’on évite, un triomphe qu’on obtient, un désir qui s’accomplit, un vœu qu’on exprime, toute chose dans la vie porte à quitter le foyer, à chercher les cieux lointains. Un pèlerin qui allait à Jérusalem était come un personnage sacré ; son départ et son retour étaient célébrés par des cérémonies religieuses. Le bienfait de l’hospitalité ne lui manquait en aucun pays. C’est surtout à l’époque des fêtes de Pâques que la foule des pèlerins était grande dans les murs de Jérusalem ; la multitude aimait à voir le feu miraculeux descendre sur les lampes du Saint-Sépulcre.

Dans l’année 1054, Liethbert, évêque de Cambrai, se mit en route pour Jérusalem, à la tête de trois mille pèlerins de Picardie et de Flandre. Cette troupe, que les chroniqueurs désignent sous le nom remarquable d’armée du Seigneur, fut moissonnée en Bulgarie par le fer des barbares et par la faim ; l’évêque de Cambrai toucha les côtes de Syrie avec un très petit nombre de compagnons, mais il eut la douleur de reprendre le chemin d’Europe sans avoir vu le saint tombeau. Une autre troupe, beaucoup plus nombreuse que celle de Liethbert, partit des bords du Rhin en 1061 ; ces pieux allemands parvinrent jusqu’à la ville sainte, où le patriarche les reçut en triomphe au son des timbales. On doit citer encore parmi les pèlerinages de cette époque ceux de Frédéric comte de Verdun, de Robert le Frison comte de Flandre, de Béranger II comte de Barcelone.

L’invasion des turcs, enclume qui devait peser sur toute la terre, comme dit un chroniqueur, vint donner à l’Orient de nouveaux maîtres, aux chrétiens de la Palestine de nouveaux oppresseurs[5] ».


[1] Haroun el-Rachid.

[2] Etienne VI (896-897).

[3] Pape Silvestre II (999-1003). Premier pape français. Il fût plutôt archevêque de Reims que de Ravenne, d’autant plus que Ravenne se trouve en Italie.

[4] 1021.

[5] Michaud, Abrégé, pp. 12-16.

Causes et prétextes de la Première Croisade

Croisades

Si la Première croisade fut prêchée pour la délivrance du Saint Sépulcre et des chrétiens d’Orient opprimés par l’islam, c’est bien avant 1095 qu’elle aurait dû l’être ; plus précisément pendant le règne d’Al-Hakem (996-1021) qui, en 1009, donna l’ordre de détruire le Saint-Sépulcre – qui disparut presque entièrement – et provoqua, entre 1014 et 1016, la destruction de centaines, et peut-être même de milliers d’églises[1] en Egypte et en Syrie. Quant aux chrétiens d’Orient ils furent, en 1009-1010, persécutés par ce nouveau Néron comme jamais aucun calife ne le fit avant ni après lui.

En fait, aucune communauté religieuse, qu’elle fût chrétienne, juive ou musulmane, n’échappa à la barbarie de ce schizophrène-paranoïaque. Après un parcours jonché de cadavres, de sang et de décombres, il finit assassiné par ses propres soldats.

« Dans le commencement du 11e siècle, l’Egypte devint le théâtre de l’un des plus bizarres spectacles que l’histoire offre en ce genre. Ecoutons les écrivains originaux : « L’an de l’hégire 386 (996 de JC), dit El Makin, parvint au trône d’Egypte, à l’âge de 11 ans, le troisième calife de la race des Fatimides, nommé Hakem-b’amr-ellah. Ce prince fut l’un des plus extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D’abord il fit maudire dans les mosquées les premiers califes compagnons de Mahomet ; puis il révoqua l’anathème ; il força les juifs et les chrétiens d’abjurer leur culte ; puis il leur permit de le reprendre… Pour se désennuyer il fit brûler la moitié du Caire, pendant que ses soldats pillaient l’autre. Non content de ces fureurs, il interdit le pèlerinage de la Mecque, le jeûne, les cinq prières ; enfin il porta la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu… ».

Au cours de ce règne de la folie meurtrière et destructrice, c’était le moment tout à fait indiqué pour prêcher une croisade. Et pourtant cela ne se fit pas. Pourquoi ? La réponse est simple : parce que les fatimides n’étaient pas – comme les turcs seldjoukides – installés à Nicée, sur les bords de la Marmara en face de Constantinople et de l’Europe, et qu’ils n’avaient pas, comme les Seldjoukides, conquis les trois quarts de l’Asie Mineure ».


[1] S’il est établi que des centaines – ou des milliers – d’églises furent détruites en Syrie et en Egypte, sur l’ordre de ce roi fou, ce serait là la preuve que, antérieurement à celui-ci, la chrétienté était en plein épanouissement dans ces deux régions gouvernées, depuis bien longtemps, par les musulmans.