Nationalisme arabe: succès et échecs (3)

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AU CROISEMENT DE LA GUERRE FROIDE

 

Au début des années 1950, à l’Ouest, les Etats-Unis président au destin du « monde libre ». La guerre froide bat son plein. Certes, l’armistice conclu à Panmunjom le 27 juillet 1953 a mis fin à la guerre de Corée. Mais l’explosion de la première bombe thermonucléaire soviétique, quelques jours plus tard, manifeste clairement que l’épreuve entre les deux grands ne fait que commencer.

Au moment où la solidarité entre la Chine et l’URSS est à son zénith, les américains ont le sentiment que, depuis les accords de Yalta, ils ont joué les dupes: le « monde libre » n’a cessé de perdre du terrain. A la suite de l’Europe de l’Est, de la Chine, de la Corée du Nord et peut-être du Vietnam, voici que le Moyen-Orient menace à son tour de passer à l’Est, de devenir communiste. En Iran déjà, allié aux marxistes du Tudeh (PC iranien), Mossadegh a nationalisé le pétrole. Certes, les américains ont réussi à le faire déposer et à restaurer le pouvoir du Chah comme celui de son Premier ministre Zahedi de sorte à s’assurer que les iraniens soient de nouveau leurs fournisseurs et alliés inconditionnels. Néanmoins, l’alerte n’ayant pas manqué de laisser des traces, les américains pressentent que les soubresauts de la Syrie pourraient donner aux soviétiques une nouvelle occasion de se manifester dans le monde de l’Islam. D’ailleurs, un mini-accord de vente d’armes est signé entre Damas et Moscou fin 1954. Les américains veulent donc à tout prix barrer la route à l’expansion communiste vers le sud et les « mers chaudes », vers les zones pétrolières de l’Orient.

Animée par Foster Dulles qui incarne cette stratégie du containment, la politique américaine n’a de cesse qu’elle n’ait encerclé l’URSS et la Chine communiste d’un réseau d’alliances militaires matérialisé par un système de bases sous leur contrôle afin d’empêcher leur expansion. L’OTAN joue ce rôle à l’Ouest et, en Extrême-Orient, l’OTASE ou SEATO. En Orient, le pacte de Bagdad doit exercer la même fonction. Pour Washington, l’adhésion à ces pactes, l’humeur même des alliés qui y entrent, constituent le critère du jugement qu’il porte sur eux et prédéterminent l’importance de l’aide qu’il va leur apporter.

En Orient, les américains comptent sur les anglais pour ancrer le futur pacte de Bagdad, encore appelé MEDO (Middle-East Defense Organization), en Irak puis en Jordanie. Ils ne comptent que sur eux-mêmes pour négocier l’adhésion de l’Iran, de la Turquie et de l’Egypte à ce pacte.

Grande est en effet l’auréole des Etats-Unis dans ces pays, particulièrement en Egypte auprès de ces militaires qui ont renversé le roi Farouk en 1952. Ceux-ci avaient d’ailleurs pris contact avec les américains dès l’accomplissement du putsch. Pourtant, lorsqu’en mai 1953 Foster Dulles vient les rencontrer au Caire, il est froidement reçu par Néguib et Nasser. Ce dernier lui fait le reproche d’avoir évoqué « la solidarité du monde libre »: cela « signifie pour nous impérialisme et domination, cette expression a fait mauvais effet ». « Adhérez au moins au MEDO », lui demande Dulles. « Il faut d’abord que les anglais partent », répond Nasser.

Les rapports entre l’Egypte et les Etats-Unis n’en demeurèrent pas moins excellents, ceux-ci voyant dans le régime des « officiers libres » une sorte d’alternative heureuse à une subversion par le communisme. En fait, créé par des juifs, composé essentiellement de grecs et d’arméniens, le parti communiste, bien qu’arabisé après la guerre, apparut un peu comme sans racines égyptiennes. La CIA força presque la main au régime en le dotant d’un équipement radio extrêmement puissant, qu’allait bientôt utiliser « La Voix des Arabes ». Cependant, le problème des livraisons d’armes demeurait pour Nasser une sorte de test. Un arrangement financier était possible à condition que des conseillers militaires puissent contrôler l’usage que l’Egypte ferait de ces armes. Comme un tel contrôle était exclu, Nasser fit une première ouverture à la Chine lors de la conférence de Bandung. Chou En-lai accepta de jouer les intermédiaires entre l’Egypte et l’URSS: bientôt, cette négociation aboutit à un premier accord au Caire. L’Egypte allait être fournie « par les Tchèques ».

A Washington, Foster Dulles menaça aussitôt l’Egypte de sanctions économiques, puis il changea d’attitude. « Ils leur donnent des armes. Nous leur offrirons la prospérité ». Cette réaction de Foster Dulles était une allusion au projet dont rêvaient les dirigeants égyptiens: la construction d’un grand barrage à Assouan. Pour les Etats-Unis, l’occasion était bonne de garder ainsi des positions d’avenir dans ce pays, d’autant que Nasser n’était pas hostile, bien au contraire, à une prise en charge du barrage par l’Occident. Il avait dit et répété que, pour lui, le plus souhaitable était que le financement provînt en premier lieu de la Banque mondiale, ensuite des puissances occidentales, puis de l’Egypte, enfin des soviétiques. Si toutefois nécessité obligeait, il collaborerait avec les russes seuls, ceux-ci s’étant déclarés favorables au projet d’un grand barrage.

Les négociations se heurtèrent à deux sortes d’obstacles. D’abord, les conditions imposées par la BIRD impliquaient une sorte de contrôle sur les dépenses de l’Etat égyptien, ce qui rappelait dangereusement l’époque des années 1880 lorsque, à la suite de son endettement, l’Egypte s’était peu à peu vassalisée aux anglais et aux français puis aux seuls anglais. En outre, la BIRD ne pouvait garantir que la première tranche des travaux. Ceux-ci allaient durer de nombreuses années, ce long terme arrimerait l’Egypte à l’Occident et lui aliénerait son indépendance. Nasser refusa ces conditions, et les négociations commencèrent de s’enliser malgré la bonne volonté du directeur de la BIRD, E. Black.

Aux Etats-Unis, l’hostilité envers Nasser croissait à cause de son « double jeu ». D’un côté, il demandait de l’argent et, de l’autre, il multipliait les gestes « inamicaux »: reconnaissance de la Chine communiste, conclusion des pactes anti-Bagdad avec la Syrie et le Yémen, projet de commandement militaire unique égypto-syrien, ouverture de négociations sur Assouan avec l’URSS qui proposait 50 millions de dollars à l’Egypte, etc.

De leur côté, les alliés des Etats-Unis se montrèrent également réservés devant la sollicitude de Washington à l’égard de Nasser: les fidèles du pacte de Bagdad (l’Irak, la Turquie et, bien sûr, la Grande-Bretagne ainsi que le Pakistan) font valoir qu’à tout prendre, avec les américains, il est plus avantageux d’être indocile que dévoué. Toutes ces données modifient l’attitude de Foster Dulles. Après en avoir avisé l’ambassadeur de Grande-Bretagne, il annonce le 19 juillet à l’ambassadeur d’Egypte qu’il ne saurait être soumis à ces sortes de marchandage et, brutalement, il annule l’offre de prêt des Etats-Unis. Les anglais font de même deux jours plus tard, puis c’est au tour de la Banque mondiale.

Deux jours plus tard, Nasser ripostait en annonçant que, pour financer le barrage d’Assouan, il nationalisait la Compagnie du canal de Suez. Suez paierait Assouan. Plus que les américains, ce coup visait les anglais.

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